THE BOURNE ULTIMATUM (2007)

Troisième volet de la saga et apogée de la collaboration entre Paul Greengrass et Matt Damon représente le zénith du thriller d’action des années 2000. Il parachève la déconstruction esthétique entamée par The Bourne Supremacy en poussant le concept de « cinéma-vérité appliqué au blockbuster » à son paroxysme absolu. En 2007, la trilogie entamée par Doug Liman s’apprête à livrer son dénouement. Après avoir révolutionné la grammaire visuelle du cinéma d’action en 2004 avec The Bourne Supremacy, Paul Greengrass revient derrière la caméra pour clore le diptyque de la traque et de la rédemption de Jason Bourne. Reprenant là où le deuxième film s’est arrêté, Jason Bourne (Matt Damon) continue sa quête obsessionnelle pour découvrir sa véritable identité et les origines du programme secret « Treadstone ». Pourchassé de Moscou à Turin, de Paris à Londres, et de Tanger à New York par une nouvelle génération de bureaucrates impitoyables de la CIA gérant le programme d’assassinat « Blackbriar », Bourne remonte la piste jusqu’au lieu même de sa création pour mettre un terme définitif à son calvaire. The Bourne Ultimatum est le chef-d’œuvre cinétique et sensoriel de la saga. En élevant le rythme, le découpage et la paranoïa de la surveillance à un niveau de maîtrise virtuose, Paul Greengrass signe une œuvre d’une intensité physique et d’une clarté géographique sidérantes. C’est l’aboutissement d’une esthétique de l’urgence où le blockbuster hollywoodien rencontre la rigueur politique du journalisme d’investigation, offrant l’une des conclusions les plus parfaites de l’histoire moderne du genre.

Le film fonctionne comme une course poursuite ininterrompue à l’échelle planétaire. De la gare de Waterloo à Londres jusqu’aux toits en tuiles de la casbah de Tanger, chaque lieu est filmé avec le même réalisme brut, à hauteur d’homme. Greengrass n’utilise pas les villes comme de simples décors de cartes postales, mais comme des labyrinthes tactiques truffés d’obstacles physiques et de caméras de surveillance. Le montage hyper-rapide de Christopher Rouse est ici un modèle d’efficacité narrative. Malgré une moyenne de coupes inférieure à deux secondes par plan, Rouse parvient à maintenir une lisibilité spatiale parfaite. Lors du phénoménal morceau de bravoure de la gare de Waterloo, la caméra orchestre un chassé-croisé géant à trois bandes entre Bourne guidant un journaliste du Guardian (Paddy Considine), les tueurs de la CIA sur le terrain et la cellule de surveillance basée à New York. C’est une leçon magistrale de suspense hitchcockien modernisé par la vitesse du XXIe siècle. le design sonore complète la mise en scène viscérale de Greengrass. Les bruits de froissement de vêtement lors des filatures, les impacts mats des pas, la fureur métallique de la collision finale à New York et les silences oppressants forment un paysage sonore hyperréaliste qui compense le dynamisme instable de la caméra épaule. Le film montre de manière terrifiante la réalité du panoptisme moderne. La cellule de crise de la CIA, dirigée par le froid et rationnel Noah Vosen (David Strathairn), dispose d’un pouvoir d’interception total. En un clic de souris, les appels téléphoniques sont interceptés, les visages scannés dans la foule et des ordres d’élimination extrajudiciaire de citoyens ou de journalistes sont prononcés. Ce contrôle absolu fait de la CIA un Léviathan technologique monstrueux. Le voyage de Bourne le ramène au Dr Albert Hirsch (Albert Finney), le concepteur de Treadstone. C’est là que réside le cœur thématique du film : Bourne découvre qu’il n’a pas été capturé ni forcé à devenir un assassin par de vilains espions, mais qu’il s’est volontairement porté candidat, manipulé et déshumanisé par l’armée de sa propre nation. La réplique de Bourne face à un jeune tueur envoyé pour l’abattre  « Regarde-nous. Regarde ce qu’ils t’obligent à donner. »  résonne comme un aveu de la crise morale d’une jeunesse américaine entraînée dans des guerres secrètes et illégitimes. L’évolution du personnage de Pamela Landy (Joan Allen) et de Nicky Parsons (Julia Stiles) montre que le salut ne peut venir que du sursaut moral d’acteurs internes fatigués par le mensonge systémique de l’État, une thématique prophétique qui préfigure les lanceurs d’alerte des années 2010. Dans ce troisième volet, Matt Damon pousse la minéralité de son personnage encore plus loin. Physiquement affûté et le visage buriné par la fatigue de la fuite perpétuelle, Damon exprime tout par ses yeux et son positionnement corporel. Il est un prédateur piégé qui ne cherche plus à tuer mais à s’arrêter. Ses mouvements sont précis, froids, économiques, dénués de toute vanité héroïque. Bourne est une âme errante. La scène où il s’introduit chez Pamela Landy et observe ses dossiers médicaux ou ses affaires personnelles souligne son immense solitude. Damon réussit à injecter une profonde tristesse au cœur du déchaînement d’adrénaline ambiant, faisant de Bourne un anti-héros tragique dont le seul souhait est de retrouver son véritable nom, David Webb, pour enfin réintégrer le monde des vivants.

Le morceau de bravoure central du film à Tanger, au Maroc est l’une des plus grandes scènes d’action de l’histoire du cinéma.La séquence combine trois niveaux d’action : Bourne essayant de sauver Nicky Parsons du tueur d’élite Desh (Joey Ansah), tout en étant lui-même traqué par la police locale. Greengrass utilise l’architecture étouffante, sinueuse et surpeuplée de Tanger pour créer un sentiment d’asphyxie et de vitesse vertigineux. La caméra saute de toit en toit en même temps que les personnages, dans un mouvement fluide et spectaculaire qui culmine avec le célèbre plan subjectif d’un caméraman sautant à travers une fenêtre à la suite de Bourne.  L’affrontement final entre Bourne et Desh dans une petite salle de bain carrelée est le sommet physique de la saga. Sans musique, rythmé uniquement par des respirations lourdes, des bruits d’os brisés et des meubles fracassés, le combat est d’une sauvagerie inouïe. L’utilisation d’un livre de chevet ou d’une serviette de bain comme armes de fortune illustre l’entraînement reptilien de Bourne. C’est un retour à la matière brute, loin des déluges d’effets visuels numériques du cinéma hollywoodien contemporain. Le travail du compositeur John Powell sur cet opus final trouve sa plus pure expression. La musique est totalement fusionnée avec le tempo du montage. En utilisant des percussions lourdes, des boucles électroniques stridentes et des envolées de cordes d’une grande intensité dramatique, Powell crée un flot continu de tension qui ne retombe jamais .Le film s’achève sur le plongeon de Bourne dans l’East River de New York, suivi de sa lente disparition aquatique. Alors que l’écran annonce sa fuite, les premières notes de la version réorchestrée de « Extreme Ways » de Moby explosent à l’écran. C’est la conclusion parfaite, devenue mythique, qui procure au spectateur une décharge de soulagement et célèbre la victoire de la liberté individuelle sur la machine étatique.

Conclusion : The Bourne Ultimatum est le couronnement triomphal d’une saga hors norme. Sous l’impulsion physique et documentaire de Paul Greengrass et l’implication de Matt Damon, cet opus parvient à transcender l’action pure pour proposer un thriller politique d’une redoutable acuité. En s’imposant comme le modèle ultime du film d’action réaliste des années 2000, le film a durablement redéfini le paysage des franchises d’espionnage (forçant James Bond à s’adapter avec Quantum of Solace en 2008), tout en prouvant qu’un blockbuster pouvait être couronné de succès populaires immenses et salué aux Oscars. Une symphonie de suspense paranoïaque et d’action cinétique absolue, qui n’a rien perdu de sa puissance immersive et qui s’impose comme l’un des sommets incontestés du cinéma d’action contemporain.

Ma Note : A

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.