MASTERS OF THE UNIVERSE (2026)

Dans le paysage cinématographique contemporain des adaptations de franchises nostalgiques, Masters of the Universe représente l’aboutissement d’un long périple industriel. Entre la volonté de ressusciter une icône de la culture pop des années 1980 et le besoin de se conformer aux standards visuels modernes, le film réalisé par Travis Knight est une œuvre fondamentalement moyenne. Malgré un sens indéniable de la composition visuelle de la part de son auteur, le long-métrage souffre d’un scénario trop frêle, d’une surabondance d’effets numériques et d’un rôle-titre qui manque d’étincelle comique. Le parcours de développement de Masters of the Universe relève d’un véritable marathon de production étalé sur plus de deux décennies. Depuis la tentative avortée de revitaliser la franchise après le film culte mais fauché de 1987, les droits d’adaptation de la ligne de jouets Mattel ont navigué de studio en studio, passant de Warner Bros. à Sony, puis brièvement par Netflix, avant d’atterrir sur les plateaux de tournage sous la houlette d’Amazon MGM Studios. Au fil des ans, une pléiade de scénaristes et de réalisateurs de John Woo à David S. Goyer se sont cassé les dents sur l’écriture d’un script capable de moderniser le mythe de Musclor (He-Man) sans en trahir l’essence kitsch. Le défi majeur du développement a toujours été d’accorder deux univers opposés : la fantasy médiévale d’Eternia et la science-fiction rétrofuturiste. L’inspiration initiale du projet résidait dans l’envie de reproduire le succès de réinventions réussies d’objets pop des années 1980 en leur insufflant une mythologie épique et un second degré assumé. Cependant, le scénario final porte les stigmates de ces réécritures successives. Le résultat à l’écran ressemble à une structure narrative générique et préexistante sur laquelle on aurait greffé à la hâte des éléments de l’univers d’Eternia et des pointes d’humour méta. Ces blagues, bien que parfois réussies et apportant un vent de fraîcheur ponctuel, semblent superposées sur un récit bien trop faible et prévisible pour maintenir un intérêt soutenu tout au long du métrage.

Masters of the Universe s’inscrit au croisement de plusieurs mouvements et œuvres phares du cinéma de divertissement. Des influences protéiformes traversent le film. D’un côté, l’héritage visuel provient directement de l’esthétique « sword and sorcery » des illustrateurs des années 1970 et 1980, croisé avec l’opulence baroque de Flash Gordon et l’héroïsme spatial de Star Wars. D’un autre côté, le film cherche désespérément à s’insérer dans le sillon tracé par le cinéma d’action-comédie décalé de la dernière décennie. L’influence de la trilogie des Les Gardiens de la Galaxie de James Gunn est particulièrement évidente dans les tentatives d’associer un imaginaire cosmique coloré à une impertinence pop et une camaraderie de groupe. On y décèle également la volonté de capter l’esprit d’aventure rafraîchissant de Dungeons & Dragons: Honor Among Thieves (Donjons et Dragons : L’Honneur des voleurs). Cependant, là où ces modèles réussissaient à équilibrer avec maestria la comédie, le cœur émotionnel et l’action dynamique, Masters of the Universe peine à élever son matériel de base. Le film reste englué dans un entre-deux : pas assez irrévérencieux pour égaler la patte de James Gunn, et insuffisamment fluide dans son écriture pour rivaliser avec la générosité ludique du film de Daley et Goldstein.

Reconnu pour son travail d’orfèvre au sein du studio Laika (Kubo and the Two Strings) et sa capacité à injecter du cœur dans les grosses machines hollywoodiennes (Bumblebee), Travis Knight apporte indéniablement son savoir-faire et sa sensibilité à la réalisation. Son approche de la narration visuelle se caractérise par un sens aigu du cadre, une recherche constante de lisibilité dans l’action et une affection sincère pour le design des créatures et des costumes. Les designs visuels du film sont globalement agréables et témoignent d’un respect certain pour l’univers plastique original. Les armures, les décors de Snake Mountain ou du Château des Ombres (Castle Grayskull) regorgent de détails attrayants. Malheureusement, le talent de metteur en scène de Knight se heurte brutalement aux choix de production concernant la fabrication de l’image. Le film pèche lourdement par son aspect « full green screen » et son omniprésence de CGI . Presque chaque plan trahit l’incrustation sur fond vert, privant les décors d’Eternia de tout ancrage tangible ou d’une quelconque sensation de matière. Les environnements numériques souffrent d’une lumière lissée et artificielle qui déconnecte les comédiens de leur espace. Cette dépendance excessive aux effets spéciaux numériques étouffe la mise en scène de Knight, transformant ce qui aurait pu être un univers foisonnant et organique en une fresque visuelle synthétique qui manque cruellement de texture et d’impact physique. Masters of the Universe fait figure d’étape en demi-teinte pour Travis Knight. Après avoir fait ses preuves dans l’animation en stop-motion) où chaque texture est physiquement façonnée à la main, puis après avoir réussi la transition vers le blockbuster d’action en prises de vues réelles avec le très touchant Bumblebee, ce nouveau projet représentait l’occasion de confirmer sa stature de cinéaste de grandes franchises. On retrouve dans le film ses thèmes de prédilection : le parcours d’un jeune héros confronté à un héritage lourd à porter (un écho peut-être personnel puisqu’il est le fils du fondateur de Nike), l’importance de la famille choisie et la beauté du monstrueux. La touche Knight est décelable dans l’attention portée au langage corporel de certaines créatures et dans la précision du découpage de l’action. Néanmoins, par rapport au chef-d’œuvre de minutie qu’était Kubo ou à l’efficacité émotionnelle concentrée de Bumblebee, Masters of the Universe apparaît comme son œuvre la plus impersonnelle et la plus contrainte par le cahier des charges d’un studio. Le réalisateur semble souvent pris au piège d’une machine industrielle trop lourde pour lui permettre d’exprimer pleinement sa poésie visuelle habituelle.

Dans le rôle de Prince Adam / He-Man, Nicolas Galitzine ne démérite pas sur le plan de la préparation physique, mais son interprétation montre rapidement ses limites dès qu’il s’agit d’insouciance ou d’humour. Il ne possède ni le naturel comique, ni l’ironie mordante, ni le charisme décontracté et solaire d’un Chris Pratt qui avait su rendre le personnage de Peter Quill immédiatement attachant et crédible dans son ridicule. Galitzine peine à vendre son persona de super-héros cosmique ; ses répliques comiques tombent souvent à plat, paraissant forcées plutôt que spontanées. Du côté des antagonistes et des alliés, la distribution s’en sort de façon plus honorable, parvenant à donner un peu de relief à des archétypes convenus. Cependant, l’alchimie globale du groupe manque de fluidité, la faute à des dialogues qui cherchent constamment à singer l’esprit de bande des Gardiens de la Galaxie sans jamais en atteindre la sincérité ni la profondeur relationnelle. Si le rôle de Skeletor représentait le véritable test de crédibilité pour cette relecture, l’incarnation de Jared Leto laisse un sentiment d’inachevé particulièrement révélateur des travers du film. Sur le plan purement visuel et plastique, la réussite est pourtant au rendez-vous : le design du seigneur de Snake Mountain est soigné, menaçant, et Leto parvient à injecter une présence physique intrigante sous le maquillage et les prothèses. Cependant, la performance de Leto se heurte de plein fouet aux faiblesses d’un scénario incapables de lui offrir l’envergure tragique ou l’autorité théâtrale nécessaire. L’écriture tire trop souvent le personnage vers la caricature ou la blague facile, au lieu d’en faire une menace existentielle. On retiendra certes une ou deux séquences particulièrement efficaces notamment un échange décalé et savoureux qui transforme Skeletor en figure de « bro » cynique, ainsi qu’une scène désopilante rappelant l’absurdité bureaucratisée d’un Office Space. Ces fulgurances comiques prouvent que le matériau avait du potentiel quand il embrassait son second degré. Mais la comparaison avec la prestation mémorable de Frank Langella dans l’adaptation de 1987 s’avère cruelle pour la version moderne. Là où Langella abordait le rôle avec la gravité et la déclamation d’un acteur shakespearien transformant un film pourtant très fauché en une scène pour sa grandeur tragique , la composition de Jared Leto reste constamment bridée par un script trop superficiel. Le film hésite en permanence entre la terreur et la farce, empêchant Leto de déployer la charge chaotique ou la noirceur qu’il avait su insuffler à d’autres rôles d’antagonistes. Autre constat frustrant du long-métrage réside dans l’utilisation d’Idris Elba. L’acteur britannique, dont la stature, la voix caverneuse et l’autorité naturelle semblaient taillées sur mesure pour un univers héroïque se retrouve une fois de plus à l’étroit dans un rôle secondaire sous-écrit. Ce n’est pas la première fois qu’Hollywood peine à exploiter pleinement le talent brut d’Elba dans les grandes franchises de pop culture. Comme ce fut le cas dans l’univers Marvel ou dans d’autres blockbusters de science-fiction, l’acteur fait preuve d’un grand professionnalisme et apporte une crédibilité immédiate aux scènes qu’il traverse. Mais le scénario ne lui donne pratiquement rien à défendre : son personnage se résume à une série de lignes d’exposition didactiques et à des réactions d’usage face au chaos ambiant. En refusant de lui offrir un véritable arc dramatique ou des scènes d’action à la hauteur de sa présence à l’écran, le film commet une erreur stratégique majeure. L’alchimie avec le reste de la distribution ne prend jamais vraiment, non pas par manque d’implication de sa part, mais parce que l’écriture le relègue au rang de simple faire-valoir de luxe, étouffant un talent qui aurait pu apporter ce supplément d’âme et de gravité qui manque tant au récit.

Le travail de montage tente de maintenir une dynamique constante pour captiver le spectateur, mais il révèle en réalité les hésitations de la narration. Le film adopte un rythme soutenu, enchaînant rapidement les séquences d’exposition, les affrontements et les intermèdes comiques. Dans la première moitié du métrage, le montage parvient à maintenir une certaine énergie grâce à des coupes franches lors des scènes de combat et à une gestion correcte du timing des gags. Mais à mesure que l’intrigue progresse, l’assemblage devient plus problématique. Le monteur semble contraint d’accélérer les transitions pour masquer le vide d’un scénario prévisible et étiré en longueur. Les blagues méta, intégrées comme des rustines sur un script de base trop rigide, créent des ruptures de ton brusques. Le montage passe sans transition d’un enjeu dramatique censé être grave à un mot d’esprit cynique, ce qui désamorce la tension sans pour autant générer un vrai rire. Cette gestion artificielle du rythme empêche le film de poser ses enjeux et d’offrir des respirations émotionnelles authentiques, donnant le sentiment d’un montage d’urgence conçu pour maintenir l’attention d’un public moderne au détriment de la cohérence narrative.

S’il est un domaine où le film tire pleinement son épingle du jeu et dépasse le statut de simple produit calibré, c’est bien sa bande-son. La partition composée par Daniel Pemberton s’impose comme le point le plus enthousiasmant de l’expérience spectateur. Pemberton, reconnu pour son inventivité et sa capacité à fusionner les genres (comme sur les films Spider-Verse), livre une musique épique, hybride et résolument punchy. Il combine des thèmes symphoniques majestueux indispensables pour insuffler de la grandeur à la mythologie d’Eternia avec des sonorités électroniques et des synthétiseurs rétro qui rendent hommage aux origines des années 1980. Le point d’orgue de cette bande-son réside dans la participation exceptionnelle du légendaire guitariste de Queen, Brian May. Ses solos de guitare reconnaissables entre mille injectent une énergie rock opératique absolument jubilatoire lors des scènes de climax. Les envolées héroïques de la Red Special de May apportent une patine épique, nostalgique et vibrante qui surpasse largement ce qui est affiché à l’écran. La musique parvient parfois, à elle seule, à insuffler du souffle et du muscle à des séquences visuellement étouffées par les effets numériques.

Conclusion : Masters of the Universe n’est pas un film déshonorant. Grâce au sens plastique de Travis Knight, à quelques répliques méta qui font mouche et à une bande-son magistrale portée par le duo Daniel Pemberton et Brian May, le long-métrage se laisse regarder sans déplaisir comme un divertissement du dimanche soir. Néanmoins, le film ne réussit jamais à s’élever au-dessus de sa condition de production de milieu de gamme Miné par un script trop faible, une surcharge de CGI et de fonds verts qui déshumanisent l’image, ainsi que par un acteur principal dépourvu de l’aisance comique et du charisme nécessaires, il échoue à rivaliser avec les étalons du genre. Loin de la maîtrise narrative et de l’émotion d’un film de James Gunn ou du charme ludique et organique de Dungeons & Dragons: Honor Among Thieves, cette relecture des Aventures d’Eternia reste une occasion manquée qui satisfera la curiosité des fans sans pour autant marquer les esprits.

Ma Note : B-

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