
Au début des années 1970, l’Amérique traverse une profonde crise existentielle et institutionnelle. Marquée par le scandale du Watergate et les traumatismes de la guerre du Viêt Nam, la société américaine ne croit plus à ses propres mythes d’autorité. C’est dans ce contexte que le studio de production confie à Sidney Lumet, cinéaste new-yorkais par excellence et analyste rigoureux de la justice (12 Hommes en colère), l’adaptation de la biographie de Frank Serpico écrite par Peter Maas. Jeune recrue idéaliste de la police de New York, Frank Serpico (Al Pacino) refuse dès ses débuts de participer à la corruption systémique qui ronge ses différents services : pots-de-vin, extorsions, racket des petits commerçants. Isolé, menacé de mort par ses propres collègues qui voient en lui un traître à la « fraternité de l’insigne », Serpico entreprend un long et dangereux combat bureaucratique pour faire éclater la vérité au grand jour. Serpico n’est pas seulement un brillant thriller policier réaliste ; c’est un drame moral intime d’une puissance tragique absolue. À travers la mise en scène dépouillée de Sidney Lumet, qui utilise New York comme un laboratoire de la jungle urbaine, et l’interprétation habitée d’un Al Pacino électrique, le film déconstruit le mythe du bouclier protecteur de l’ordre public pour révéler la solitude effrayante du juste dans un système corrompu.
Sous la caméra de Lumet et de son directeur de la photographie Arthur J. Ornitz, New York n’est jamais embellie. Le film est tourné entièrement en décors réels, au cœur de quartiers poisseux, de commissariats gris et délabrés, de ruelles encombrées d’ordures et d’intérieurs étouffants. Cette esthétique brute, sans fioritures rétro, ancre le récit dans un réalisme social immédiat. Lumet adopte une mise en scène presque invisible, qui privilégie la vérité de la scène plutôt que l’esbroufe technique. Il utilise des objectifs pour écraser les perspectives, donnant l’impression que Serpico est en permanence encerclé, espionné, piégé par l’immensité de la ville et les ombres des policiers en patrouille. À l’opposé de polars contemporains spectaculaires comme The French Connection (1971), Lumet refuse les poursuites de voitures outrancières ou les fusillades gratuites. La violence dans Serpico est sèche, abrupte et survient sans prévenir, magnifiant la peur quotidienne d’un homme qui sait que la balle qui le tuera viendra probablement de l’arme de son coéquipier. L’une des plus grandes réussites visuelles et dramatiques du film est la métamorphose physique progressive de Frank Serpico tout au long du récit. Lumet a eu l’audace de tourner le film de manière chronologique inversée pour permettre à Pacino de laisser pousser sa barbe et ses cheveux : Serpico commence le film propre sur lui, en uniforme impeccable, avant de se transformer en flic infiltré hippie, chevelu, barbu, portant des chapeaux extravagants. Ce changement de look symbolise son rejet des conventions rigides d’une police corrompue et sa volonté de s’intégrer au peuple de la rue.
Al Pacino insuffle à Serpico son jeu légendaire fait de tension nerveuse, d’éclats de colère noire et d’une fragilité bouleversante. Sa paranoïa est palpable : il sursaute au moindre bruit, surveille ses arrières et s’isole de ses compagnes successives, incapable de mener une vie normale. Pacino évite le piège du héros christique sans fêlure ; il joue un Serpico fatigué, obsessionnel, parfois insupportable pour son entourage, détruit de l’intérieur par le poids insoutenable de sa propre honnêteté. En adoptant un mode de vie bohème dans Greenwich Village, en adoptant un chien de berger et en écoutant de l’opéra, le Serpico de Pacino utilise la culture comme un rempart de survie mentale contre la laideur morale de son travail quotidien. Serpico démontre de façon clinique que le véritable danger pour un policier honnête n’est pas le criminel de la rue, mais l’institution elle-même. Les collègues de Serpico ne sont pas des monstres sadiques caricaturaux, ce sont de bons pères de famille qui rationalisent leur corruption quotidienne (les petits « cadeaux », les enveloppes hebdomadaires de quelques centaines de dollars) comme un complément de salaire mérité. Quiconque brise la solidarité du groupe est considéré comme un paria. En refusant de prendre l’argent, Serpico devient un danger public pour ses collègues : s’il est incorruptible, il est incontrôlable. Le film montre brillamment comment la bureaucratie policière et politique fait traîner les enquêtes internes, espérant que Serpico se décourage, démissionne ou finisse par se faire abattre par un criminel lors d’une bavure délibérément orchestrée dans un couloir sombre de Brooklyn. Les tentatives de Serpico d’alerter sa hiérarchie, de l’inspecteur général adjoint aux conseillers du maire de New York (joués avec une politesse lâche par des acteurs de composition impeccables d’arrogance tranquille), se heurtent à la même réponse : le silence ou la dissimulation pour éviter les scandales politiques à la veille des élections. Lumet montre que la réforme ne naît pas de l’éthique de la police, mais de l’éclat médiatique. C’est uniquement lorsque Serpico se résout à livrer ses preuves au New York Times que l’administration est contrainte d’agir et de créer la célèbre Commission Knapp. Cette vision très journalistique préfigure les thrillers de presse qui feront la gloire des années 70 (les Hommes du président).
Conclusion : Serpico demeure l’un des sommets indépassables de la filmographie de Sidney Lumet et l’un des archétypes du grand cinéma paranoïaque engagé des années 70. En refusant le manichéisme facile et en montrant un système policier incapable de se réformer sans détruire d’abord ses meilleurs éléments, le film a durablement influencé les œuvres policières réalistes futures (de la série The Wire au cinéma de James Gray). Sa conclusion amère montrant Frank Serpico démissionnant de la police pour s’exiler en Europe, brisé mais intègre laisse une empreinte de mélancolie ineffaçable. Un chef-d’œuvre brut de droiture tragique, porté par une performance volcanique d’Al Pacino, qui nous rappelle de manière poignante le coût humain inouï que suppose le simple fait de refuser de fermer les yeux face à l’injustice.