
Ce long-métrage, adapté du roman de Jim Thompson par le scénariste Walter Hill, est l’un des sommets esthétiques de la décennie. C’est la rencontre explosive entre l’élégance rebelle de Steve McQueen (alors au faîte de sa gloire), la sensualité d’Ali MacGraw, et la mise en scène ultra-violente, fragmentée et lyrique de Peckinpah. En 1972, le cinéma policier américain abandonne définitivement le classicisme des studios pour s’aventurer dans une description brute, cynique et désenchantée de la criminalité. Sam Peckinpah, auréolé du triomphe sauvage de La Horde sauvage (1969) et du traumatisme de Chiens de paille (1971), s’associe à la plus grande star de l’époque, Steve McQueen, pour adapter le roman noir et désespéré de Thompson, The Getaway.Pour sortir son mari, le braqueur d’élite Doc McCoy (Steve McQueen), de sa prison texane, Carol (Ali MacGraw) accepte de s’offrir au politicien corrompu Jack Beynon (Ben Johnson). Libéré, Doc doit organiser le braquage d’une banque locale pour le compte de Beynon. Mais le coup tourne mal : doublés par un complice sadique, Rudy (Al Lettieri), et traqués par la police et la pègre à travers tout le Texas, le couple McCoy entame une fuite éperdue vers la frontière mexicaine. The Getaway transcende le simple road-movie criminel pour devenir une tragédie moderne et conjugale d’une redoutable efficacité. En édulcorant le nihilisme désespéré du roman de Thompson au profit d’un romantisme d’action, Peckinpah orchestre un ballet balistique hypnotique. Porté par l’alchimie sexuelle authentique de son duo d’acteurs et un montage sensoriel révolutionnaire, le film s’impose comme la quintessence du thriller d’action des années 70, où la violence n’est que la caisse de résonance des fêlures du couple. Les dix premières minutes du film décrivent le calvaire quotidien de Doc McCoy en prison. Peckinpah et son monteur fétiche Robert L. Wolfe réalisent un montage alterné et syncopé d’une virtuosité inouïe. Les bruits répétitifs, secs et métalliques des métiers à tisser de la prison, le claquement des portes de cellules, le bruit des jetons de domino et les gouttes d’eau se mélangent dans une bande-son cacophonique et hypnotique. Ce montage sonore est entrecoupé de flash-forwards mentaux montrant Carol nageant ou faisant l’amour avec Doc. Cette juxtaposition traduit visuellement la frustration sexuelle et l’asphyxie psychologique de Doc. Ce travail stylistique exceptionnel permet au spectateur d’éprouver physiquement la folie de l’enfermement, justifiant à l’avance le pacte faustien que Carol va signer avec Beynon pour libérer son mari. La dynamique de couple dans The Getaway s’écarte radicalement des clichés habituels du film de gangsters.
Steve McQueen et Ali MacGraw (qui ont entamé une liaison passionnée et tumultueuse durant le tournage, quittant leurs conjoints respectifs) insufflent au couple McCoy une vérité charnelle immédiate. Leurs regards, leurs silences et leurs disputes possèdent une électricité organique qui crève l’écran. Doc et Carol forment un bloc uni contre le monde masculin corrompu qui les entoure. Le moteur dramatique du film se trouve dans la blessure d’orgueil de Doc lorsqu’il comprend le prix payé par Carol pour sa libération. La trahison charnelle, acceptée par amour, agit comme un poison lent au sein du couple durant leur cavale. Peckinpah filme avec une grande sensibilité cette lente reconstruction de la confiance mutuelle au milieu du sifflement des balles. La violence extérieure devient le seul exutoire physique à leur crise intime, culminant lors de la scène de réconciliation violente mais nécessaire dans les décharges d’ordures d’El Paso. Pionnier du ralenti lyrique, Peckinpah utilise des caméras à haute vitesse pour fragmenter et étirer le temps lors des impacts de balles. Dans The Getaway, lors de la confrontation dans la banque ou du climax final à l’hôtel d’El Paso, les corps tombent avec la grâce tragique et lourde d’un ballet d’opéra. La violence n’est pas glorifiée, elle est rendue abstraite, picturale, presque sacrée. En alternant des plans très courts à vitesse réelle lors des tirs et des ralentis majestueux lors des débris de verre et de plâtre qui volent, Robert L. Wolfe crée un rythme cardiaque visuel étourdissant. Le son des armes en particulier le fusil à pompe de calibre 12 manié par Steve McQueen est amplifié pour donner à chaque tir un impact physique et sourd qui sature l’espace de la salle de cinéma. La photographie de Lucien Ballard capte à merveille la moiteur étouffante du Texas et de la frontière mexicaine. Les visages transpirent, la poussière du désert colle aux carrosseries des voitures, et la lumière blanche et crue du soleil accentue le sentiment de fatigue et de traque désespérée des fugitifs. Al Lettieri (récemment révélé dans le rôle du parrain Sollozzo dans Le Parrain) incarne Rudy Butler avec une animalité terrifiante. Rudy est un prédateur dénué de morale, guidé uniquement par la cupidité et le lucre. Le calvaire du vétérinaire Harold (Jack Dodson) et de sa femme Fran (Sally Struthers), pris en otages par un Rudy blessé, offre un contrepoint ironique et cruel à la cavale des McCoy. Peckinpah filme avec un cynisme jubilatoire la façon dont Fran tombe sous le charme de l’agressivité virile et brute de Rudy, méprisant la lâcheté larmoyante de son mari bourgeois. Ce trio pathologique permet à Peckinpah d’égratigner les faux-semblants de la respectabilité de la classe moyenne américaine face aux pulsions primitives L’adaptation de Walter Hill opère un changement de cap majeur par rapport au roman d’origine qui s’achevait dans une cité mexicaine imaginaire et cauchemardesque (El Rey), un enfer sur terre où les criminels s’entretuaient dans une paranoïa folle après leur fuite. Pour le film, Steve McQueen impose une fin plus classique et optimiste. La séquence finale montre les McCoy achetant un vieux pick-up à un vieux fermier mexicain bougon incarné par l’icône de l’Ouest Slim Pickens. Le couple s’éloigne sous les accords chaleureux de l’harmonica de Toots Thielemans (qui compose une bande originale mémorable après le rejet du travail originel de Jerry Fielding). C’est une fin de western crépusculaire et libératrice : les McCoy s’échappent du piège urbain américain pour rejoindre une terre promise mexicaine mythique, scellant la victoire de l’amour criminel sur la corruption légale des institutions.
Conclusion : The Getaway est l’un des sommets artistiques et commerciaux de la filmographie de Sam Peckinpah, l’un de ses travaux les plus fluides, où sa fureur stylistique s’allie miraculeusement à l’efficacité du divertissement hollywoodien de prestige et au charisme impitoyable de Steve McQueen. En s’imposant comme le road-movie d’action ultime de sa décennie, le film a durablement influencé des générations de cinéastes néo-noir (de Quentin Tarantino avec True Romance écrit pour Tony Scott, jusqu’à Nicolas Winding Refn avec Drive). Une symphonie de plomb d’une virtuosité absolue, qui s’impose comme l’un des blockbusters les plus racés, moites et excitants de l’âge d’or des années 1970.