
Sorti en 2008, quatre ans après le premier Hellboy, Hellboy II: The Golden Army est une suite supérieure, plus libre et plus pleinement deltorienne. Là où le film initial adaptait relativement fidèlement certains éléments de Mike Mignola, la suite développe une histoire largement originale, nourrie par l’esprit du comic mais affranchie de ses contraintes narratives immédiates. Cette liberté nouvelle se ressent dans tous les aspects du film : Guillermo del Toro semble bénéficier d’une latitude créative plus grande, qui lui permet de déployer son imaginaire jusqu’à l’ivresse baroque. Le résultat ne ressemble à rien d’autre dans le cinéma de super-héros de l’époque. Alors que le genre connaît une transformation industrielle accélérée, Hellboy II demeure un objet singulier, plus proche du conte fantastique adulte que du blockbuster calibré. Il s’agit peut-être de l’un des films les plus personnels que Del Toro ait jamais réalisés à l’intérieur d’une machine de studio. Son accomplissement esthétique tient à cette capacité de transformer une suite de comic movie en véritable fête visuelle et mélancolique, où l’affrontement entre humanité moderne et monde féerique devient le prétexte à un sommet d’imagination d’une créativité débordante et de mélancolie. Ce n’est pas seulement une suite « d’amplification baroque « bigger and better » ; c’est un conte politique sur la disparition du merveilleux, filmé avec une densité et une générosité qui en font l’un des grands contre-modèles du blockbuster contemporain.
La première réussite de Hellboy II tient à sa capacité à déplacer le centre de gravité du récit plutôt que de simplement prolonger la formule du premier film. Là où Hellboy reposait en partie sur une origin story classique et une lutte contre le destin apocalyptique du héros, la suite élargit considérablement son champ thématique. Elle inscrit l’univers du BPRD dans un conflit beaucoup plus vaste entre modernité humaine et monde mythique en déclin. Ce déplacement d’enjeux n’est pas qu’une variation cosmétique : il ouvre au film une ampleur que le premier opus n’avait qu’effleurée. Le récit ne se contente plus de faire évoluer Hellboy comme individu ; il interroge la coexistence des espèces, la disparition du magique, les tensions géopolitiques du monde fantastique et la légitimité de la colère de ceux qu’on a relégués dans l’ombre. Cette expansion organique évite le piège de nombreuses suites qui gonflent leurs moyens sans reformuler leurs enjeux. Del Toro comprend qu’une vraie suite ne doit pas se répéter mais approfondir. Il transforme ainsi une franchise de comic movie en méditation sur l’extinction du merveilleux, tout en conservant l’énergie, l’humour et la tendresse qui faisaient le charme de l’original.
Cette ampleur nouvelle trouve son expression la plus éclatante dans la mise en scène, où Guillermo del Toro atteint un de ses sommets d’auteurisme baroque. On y retrouve, portées à leur intensité maximale, toutes ses obsessions : les monstres tendres, les objets anciens chargés d’histoire, les mécanismes complexes, les mondes souterrains, les couleurs chaudes et dorées, les créatures hybrides prises entre plusieurs règnes. Le film développe une esthétique d’une densité débordante, où chaque décor, costume ou maquillage semble saturé de détails, de récits implicites. Cette matérialité fantastique distingue radicalement Hellboy II des blockbusters numériques de son époque. Del Toro travaille la chair de son univers avec un soin artisanal : maquillages, animatroniques, prothèses et éclairages se conjuguent pour créer non seulement des images, mais des mondes palpables. Cette abondance n’a rien de gratuit. Elle donne au film sa dimension tactile, sensuelle, presque artisanale, qui fait qu’on a l’impression de pouvoir toucher les créatures, sentir l’humidité des souterrains, éprouver la pesanteur des objets magiques. Le bestiaire foisonnant ne relève pas de l’accumulation, mais d’une forme d’ivresse contrôlée où chaque invention visuelle enrichit la cosmologie d’ensemble. Del Toro parvient à cette prouesse rare : atteindre la surcharge expressive sans perdre la cohérence interne, créer un univers saturé qui reste parfaitement lisible et émotionnellement habitable.
Cette profusion trouve son sens politique dans le cœur thématique du film : le conflit entre humanité moderne et monde féerique condamné. Hellboy II fonctionne autant comme film d’aventure que comme élégie fantastique. Le prince Nuada, magnifiquement incarné par Luke Goss (déjà méchant de Blade II) , n’est pas un simple méchant : il porte la colère légitime d’un monde ancien relégué, humilié, détruit par l’expansion industrielle et urbaine humaine. Son projet de réveil de l’Armée d’Or procède moins d’une mégalomanie classique que d’un désespoir civilisationnel. Del Toro évite soigneusement le manichéisme : il donne à l’antagoniste une légitimité , voire une noblesse tragique, qui complexifie considérablement le récit. À travers Nuada, le film développe une vision mélancolique où le merveilleux apparaît comme une réalité condamnée, repoussée par un monde humain devenu hostile au mythe et à la magie. Cette tonalité élégiaque permet à Del Toro d’articuler écologie, nostalgie et critique latente du capitalisme avec cette méditation sur la disparition des cultures marginales. Le conflit entre Hellboy et Nuada prend alors une dimension spéculaire saisissante : deux êtres non humains confrontés à la fin d’un monde, l’un ayant choisi l’intégration dans la modernité humaine, l’autre la résistance armée. Cette complexité morale distingue nettement Hellboy II de la plupart des films de super-héros, souvent fondés sur des oppositions plus simples. Le film ne tranche jamais totalement : il maintient une forme d’ambiguïté qui le rend plus riche.
Au centre de cette méditation, Hellboy conserve sa singularité de héros profondément atypique. Il reste puissant mais immature, drôle mais vulnérable, spectaculaire mais domestique, ancré dans une forme de banalité monstrueuse qui le rend immédiatement attachant. Ron Perlman confirme l’évidence totale de son incarnation : sous le maquillage élaboré, il donne au personnage un mélange unique de lassitude goguenarde, d’ironie populaire et de tendresse enfouie. La suite accentue le rapport conflictuel de Hellboy à la normalité, à la visibilité publique et à sa propre identité monstrueuse. Son couple avec Liz Sherman lui apporte une dimension plus adulte, parfois burlesque, qui humanise encore le récit. Selma Blair donne d’ailleurs à Liz une force émotionnelle plus affirmée que dans le premier volet. Mais c’est Doug Jones, en Abe Sapien, qui constitue peut-être la grande révélation du film. Son personnage prend une importance nouvelle et offre au récit une étrangeté romantique très singulière, à la fois poétique, mélancolique et drôle qui annonce son personnage de The Shape of Water . Le triangle Hellboy/Liz/Abe apporte au film une dynamique relationnelle plus vivante et plus intime que dans le premier opus. L’ensemble de l’équipe du BPRD semble mieux exister comme groupe, avec une véritable chaleur affective qui équilibre la profusion visuelle et empêche sa luxuriance de tourner au pur exercice de style.
Cette réussite se cristallise dans plusieurs séquences emblématiques, qui condensent tout le génie visuel et tonal de Del Toro. Le marché troll constitue l’un des grands morceaux de bravoure du film : il synthétise la richesse du bestiaire, le goût du détail, la profondeur de worldbuilding et cette capacité unique du cinéaste à créer des univers parallèles totalement crédibles. Cette séquence transforme le film en véritable cabinet de curiosités en mouvement, où chaque créature, chaque échoppe, chaque détail d’arrière-plan semble chargé d’une histoire implicite. L’Ange de la Mort constitue une autre image forte, à la fois grotesque, sacrée et profondément émouvante, qui résume l’art de Del Toro pour mêler beauté et monstruosité. L’élémental végétal qui traverse la ville permet au film d’articuler destruction, poésie et tristesse avec une force visuelle saisissante. Ces séquences ne sont pas de simples parenthèses spectaculaires : elles constituent l’expression la plus pure de la vision du film, où l’imagination devient la forme privilégiée du récit. Hellboy II fonctionne souvent moins par intrigue pure que par blocs d’imaginaire déployé, ce qui lui donne sa texture si particulière.
Cette luxuriance s’accompagne d’un équilibre de ton remarquable. Le film mêle comédie, romance, tragédie, action et féerie noire avec une fluidité rare dans le cinéma de genre. L’humour humanise les personnages sans ridiculiser l’univers qu’ils habitent. La scène de beuverie entre Hellboy et Abe, par exemple, illustre cette articulation entre burlesque et mélancolie sentimentale, entre trivialité domestique et grandeur mythologique. Del Toro ne se réfugie jamais dans l’ironie pour désamorcer la bizarrerie de son monde. Au contraire, il maintient une sincérité qui permet à des affects authentiques d’exister dans un univers saturé de créatures et de concepts extraordinaires. Cette chaleur affective distingue le cinéaste de nombreux auteurs de blockbusters contemporains : son humour sert toujours l’attachement aux personnages et la crédibilité de l’univers. Il faut cependant reconnaître certaines limites du film : sa profusion peut parfois sembler excessive, voire dispersée. L’intrigue pure semble parfois secondaire face à l’accumulation d’idées visuelles. Certains développements romantiques ou émotionnels paraissent plus appuyés que subtils. Le film privilégie l’enchantement et la prolifération au détriment d’une rigueur dramatique. Del Toro choisit délibérément la surcharge visuelle plutôt que la discipline narrative. Cette démesure témoigne d’une confiance dans l’imaginaire et d’un refus de la standardisation.
Conclusion : Hellboy II: The Golden Army demeure ainsi l’un des sommets créatifs de Guillermo del Toro et l’un des grands contre-modèles du blockbuster super-héroïque standardisé. Il transforme la contrainte de la suite en espace de liberté, d’expansion et de mélancolie. Son imaginaire foisonnant, sa chaleur émotionnelle et sa densité visuelle en font un objet rare dans le cinéma de comics. Le film a cette capacité unique de faire coexister monstruosité et tendresse, politique et merveilleux, humour trivial et tristesse civilisationnelle. Il rappelle ce que le cinéma populaire peut gagner lorsqu’il accepte d’être étrange, généreux et intensément personnel, même à l’intérieur d’un cadre industriel.