HOPE (2026)

Avec Hope, Na Hong-jin signe un retour aussi spectaculaire qu’inattendu. Neuf ans après The Strangers, le cinéaste sud-coréen délaisse les ténèbres du thriller rural et les ambiguïtés du fantastique pour s’aventurer du côté de la science-fiction, du film de monstres et du cinéma catastrophe. Un virage radical sans être une rupture totale car on retrouve son goût pour les situations qui dégénèrent, les personnages ordinaires confrontés à l’incompréhensible et les récits qui prennent un malin plaisir à malmener les certitudes du spectateur. Avec ses 160 minutes, Hope ressemble à une entreprise démesurée, un grand huit de genres et de tonalités qui ne craint ni l’excès ni le mauvais goût. Une proposition folle, parfois déroutante, mais souvent réjouissante. Tout commence dans une petite localité rurale située à proximité de la zone démilitarisée entre les deux Corées. Le chef de police Bum-seok et ses collègues sont confrontés à une découverte particulièrement inquiétante : une carcasse de vache mutilée dans des circonstances inexplicables. L’affaire pourrait relever d’un fait divers sordide, si d’autres événements ne venaient rapidement bouleverser le quotidien du village. Une présence extraterrestre semble s’être manifestée dans les environs. Et avec elle, une menace dont les habitants ne mesurent pas immédiatement l’ampleur. La première intelligence de Na Hong-jin consiste à ne pas aborder cette invasion depuis le point de vue habituel. Pas de scientifiques réunis dans un laboratoire, de généraux préparant une riposte planétaire ou de super-héros désignés pour sauver l’humanité. Le cinéaste préfère suivre des policiers de province, des villageois et des individus parfaitement ordinaires, qui se retrouvent embarqués dans une histoire dont les enjeux les dépassent complètement. Ils ne sont pas les protagonistes d’une aventure galactique qu’ils auraient les moyens de comprendre. Ils en sont les témoins, les victimes et parfois les acteurs involontaires.

Ce choix change profondément la perspective du film. L’arrivée d’une menace venue d’ailleurs ne donne pas lieu à une démonstration stratégique ou scientifique. Elle bouleverse d’abord des existences modestes, des habitudes et des préoccupations quotidiennes. Les personnages doivent réagir avec les moyens du bord, à partir de connaissances limitées et d’informations contradictoires. Ils avancent à tâtons, se trompent, paniquent et prennent parfois des décisions absurdes. Le contraste entre la dimension cosmique de l’événement et la petitesse des réactions humaines nourrit une bonne partie de l’humour du film. Il y a quelque chose de délicieusement décalé à voir ces habitants tenter de gérer une situation qui semble relever d’un autre ordre de réalité. Le film est moins intéressé par la satire sociale que par l’emballement d’une situation qui devient progressivement incontrôlable. Le quotidien se transforme en cauchemar, les repères disparaissent et les personnages se retrouvent projetés dans un spectacle dont ils ne connaissent ni les règles ni le dénouement. Le cinéaste prend d’ailleurs un malin plaisir à brouiller les pistes. L’un des épisodes les plus singuliers concerne un personnage qui découvre un jeune extraterrestre et semble décidé à le recueillir. La situation pourrait annoncer une relation touchante entre un humain et une créature venue d’ailleurs. Mais l’homme en question possède une allure et un comportement qui évoquent davantage ceux d’un tueur en série que ceux d’un protecteur rassurant. Le renversement est aussi drôle qu’inquiétant : le jeune alien, pourtant associé à une menace venue de l’espace, apparaît soudain comme la partie vulnérable de cette étrange relation. L’humain, lui, inspire une méfiance immédiate. Cette ambiguïté correspond parfaitement à l’univers de Na Hong-jin, qui aime déplacer les frontières entre victimes et bourreaux, innocence et monstruosité. Elle participe aussi à l’humour noir du film. L’inconnu ne vient pas nécessairement de l’espace. Il peut se trouver juste devant nous, sous les traits d’un individu parfaitement humain. En quelques scènes, Hope installe ainsi un doute savoureux sur la véritable nature de la menace et sur les intentions de ceux qui prétendent vouloir aider.

Car le film ne se contente pas d’aligner les apparitions extraterrestres et les scènes de destruction. Il joue constamment avec les attentes du spectateur, passant du polar rural à l’horreur, du film de monstres à la comédie noire, puis au cinéma d’action et à la science-fiction la plus débridée. Ce mélange des genres constitue à la fois sa principale singularité et son plus grand pari. Les ruptures de ton sont parfois brutales, les situations peuvent basculer dans le grotesque au moment où l’on s’attendrait à une montée de tension plus classique. Mais cette liberté contribue à l’identité d’un film qui refuse obstinément de se laisser enfermer dans une catégorie. La première partie impressionne notamment par sa capacité à installer une inquiétude durable à partir de détails apparemment anodins. Une carcasse mutilée, des témoignages confus, des comportements inhabituels : Na Hong-jin construit son mystère par accumulation, en laissant le spectateur partager la perplexité des personnages. Le cinéaste sait que l’inconnu est souvent plus inquiétant lorsqu’il demeure partiellement invisible. Il retarde les explications, entretient les zones d’ombre et fait monter la tension jusqu’à ce que le récit bascule dans une autre dimension. Lorsque le chaos éclate, Hope révèle une ambition visuelle considérable. Les affrontements, les apparitions des créatures et les scènes de panique témoignent d’une mise en scène qui ne manque ni d’énergie ni d’inventivité. La caméra conserve une réelle lisibilité au milieu des mouvements de foule et des destructions. Les espaces sont exploités avec soin, les personnages semblent constamment menacés par ce qui peut surgir hors champ et les scènes d’action ne se réduisent pas à une succession de plans agités. Le travail du directeur de la photographie Hong Kyung-pyo (Parasite) contribue à cette efficacité. La lumière, les décors et les paysages donnent au village une matérialité qui rend d’autant plus troublante l’irruption de l’extraordinaire.

Les références cinématographiques sont nombreuses, mais rarement pesantes. On pense évidemment aux grandes figures du film de monstres, de Jaws de Steven Spielberg à Predator de John McTiernan, sans oublier l’énergie dévastatrice de Mad Max: Fury Road de George Miller. Le film partage avec ces œuvres un sens du spectacle physique, une manière de faire du danger une présence presque tangible. Il emprunte aussi au cinéma catastrophe son goût pour les réactions en chaîne et les situations qui échappent progressivement à tout contrôle. Pourtant, Hope ne ressemble jamais à un simple exercice de nostalgie. Na Hong-jin assimile ces influences pour construire un objet personnel, excessif et imprévisible. La dimension géographique du récit ajoute une autre couche de tension. Le voisinage de la zone démilitarisée n’est pas un simple décor pittoresque. Cette frontière, avec son histoire et sa charge politique, constitue un environnement naturellement chargé de méfiance et de paranoïa. La présence d’une menace extraterrestre vient perturber un territoire déjà marqué par la séparation, la surveillance et la militarisation. Le film ne développe pas nécessairement une réflexion politique très approfondie sur la division coréenne, mais il exploite intelligemment ce contexte. Dans cette région où l’on vit déjà avec l’idée d’une menace venue de l’autre côté, l’arrivée d’un ennemi véritablement extérieur prend une résonance particulière.

La distribution participe pleinement à la réussite de cette entreprise. Hwang Jung-min, dans le rôle de Bum-seok, apporte au récit une présence solide, mêlant autorité, inquiétude et vulnérabilité. Son personnage n’a rien d’un héros providentiel. Il doit improviser, tenter de protéger les siens et conserver un semblant de contrôle dans une situation qui lui échappe. Zo In-sung et Hoyeon contribuent également à donner une épaisseur humaine à cette galerie de personnages pris dans la tourmente. La présence de Michael Fassbender et Alicia Vikander ajoute une dimension internationale au projet, sans que le film perde pour autant son ancrage profondément coréen. L’un des plaisirs de Hope réside justement dans cette capacité à passer d’un registre à l’autre sans perdre complètement son intérêt pour les personnages. Même lorsque le spectacle prend le dessus, le cinéaste conserve une attention particulière aux réactions humaines. La peur, l’égoïsme, la lâcheté, la solidarité ou la fascination pour l’inconnu se manifestent dans des situations souvent absurdes. Les personnages ne sont pas toujours attachants, encore moins héroïques, mais ils possèdent une épaisseur qui évite au film de devenir une simple démonstration d’effets visuels.

Reste que cette démesure a un prix. Avec ses 160 minutes, Hope souffre de quelques longueurs et d’une deuxième partie qui ne retrouve pas toujours la formidable dynamique de ses débuts. L’accumulation des péripéties finit parfois par diluer la tension. Le récit ouvre des pistes, multiplie les interrogations et développe une mythologie extraterrestre dont les contours demeurent volontairement obscurs. Cette opacité peut stimuler l’imagination, mais elle risque aussi de laisser certains spectateurs à distance. Toutes les révélations ne possèdent pas la force attendue et certaines séquences semblent davantage motivées par le désir de repousser les limites du spectacle que par une nécessité dramatique évidente. Les créatures elles-mêmes ne sont pas toujours à la hauteur de l’ambition du film. Certaines visions impressionnent par leur étrangeté, leur échelle ou leur brutalité, tandis que d’autres trahissent davantage les limites des effets numériques. Les passages les plus convaincants sont souvent ceux où Na Hong-jin privilégie la suggestion, le hors-champ et la réaction des personnages. Lorsque le film expose trop directement ses visions extraterrestres, l’illusion peut parfois perdre de sa puissance. Ce déséquilibre n’annule cependant pas l’ampleur du travail accompli. L’imaginaire visuel de Hope reste suffisamment généreux pour emporter l’adhésion, même lorsque son exécution se révèle inégale.

Il faut aussi accepter que le cinéaste ne cherche jamais à rationaliser complètement son univers. Hope ne possède pas la rigueur narrative d’un grand récit de science-fiction classique. Il préfère l’accident, la surprise et l’explosion des conventions. Cette liberté peut donner le sentiment que le film se disperse, mais elle est aussi ce qui le rend si difficile à anticiper. Dans un paysage où les productions spectaculaires obéissent souvent à des recettes bien identifiées, cette volonté de prendre des risques mérite d’être saluée.

Conclusion : Avec Hope, Na Hong-jin livre finalement un film de monstres aussi généreux qu’indiscipliné. Son ambition dépasse parfois ses moyens, son récit s’étire et son bestiaire numérique ne convainc pas toujours. Mais quelle énergie, quelle inventivité et quel plaisir de cinéma ! En choisissant de raconter une catastrophe galactique à travers le regard de gens ordinaires, le réalisateur trouve un angle aussi malin que fertile. Il transforme un petit village coréen en terrain de jeu pour un affrontement qui le dépasse, et ses habitants en témoins désemparés d’un spectacle dont ils ne maîtrisent rien. C’est dans ce décalage, entre l’immensité de la menace et la modestie de ceux qui la subissent, que le film trouve une grande partie de sa personnalité. Une œuvre folle, parfois bancale, mais suffisamment audacieuse pour rappeler que le cinéma de genre gagne aussi à perdre le contrôle.

Ma Note : B+

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