ZERO DARK THIRTY (2013)

Le CinémaDroide entreprend une exploration tardive mais non sans raison du film de Kathryn Bigelow et de son collaborateur, le scénariste du Démineurs, Mark Boal, dévoilant l’histoire secrète de la traque d’Oussama Ben Laden. S’agit-il d’une apologie de la torture et de Guantanamo, ou bien d’un grand thriller politique ? La question a empoisonné la réception du film dès avant sa sortie, au point de lui coûter probablement plusieurs Oscars. Elle méritait pourtant qu’on y regarde de plus près. Bigelow et Boal travaillaient déjà ensemble sur un projet lié à Ben Laden lorsque celui-ci fut tué le 2 mai 2011 par le SEAL Team Six. Le script d’origine portait sur un épisode bien différent : les deux semaines que les forces Delta Force avaient passées à fouiller les montagnes et les grottes de Tora Bora en Afghanistan en 2001, croyant Ben Laden tapi quelque part dans ces éboulis. L’annonce de la mort du chef d’Al-Qaïda a tout changé d’un coup. Ils annulèrent immédiatement le film envisagé et repartirent de zéro, mais une bonne partie du travail effectué pour le premier script et de nombreux contacts pris furent réutilisés. C’est ainsi que se construisent parfois les films les plus nécessaires : par accident et par opportunité simultanée.Mark Boal avait approché la CIA en insistant sur son désir d’exactitude et d’authenticité. Le journaliste qu’il était avant d’être scénariste n’avait pas renoncé à ses réflexes de terrain. Après quelques mois de contacts dans la communauté du renseignement, il apprit par des sources indirectes que des femmes avaient joué un rôle pivot dans cette traque, et qu’une femme était présente sur le terrain la nuit du raid à Abbottabad en tant qu’officier de liaison de la CIA. C’est ce fil tiré presque par hasard qui donna naissance au personnage de Maya. Pour interpréter ce rôle, Rooney Mara était le premier choix avant que Jessica Chastain ne soit finalement engagée, après que Bigelow l’eut repérée dans Ennemis jurés de Ralph Fiennes. Quant à Tom Hardy, il était pressenti pour le personnage finalement incarné par Mark Strong. Le casting aurait donc pu être radicalement différent. Zero Dark Thirty prolonge logiquement la méthode inaugurée dans Le Démineurs : une immersion totale dans l’instant, au plus proche des corps et des décisions, sans retour en arrière ni commentaire explicatif. Boal lui-même confirme ce choix délibéré : les retours en arrière appauvrissent l’immédiateté, brisent le momentum. Le récit avance par sections délimitées par des intertitres qui fonctionnent comme des têtes de chapitre journalistiques, donnant à l’ensemble une allure de rapport de terrain autant que de fiction.Le film revendique s’appuyer sur des témoignages directs d’événements réels, et Boal a protégé ses sources tout au long de la production. Cette posture de reporters-cinéastes a valeur d’ADN pour le duo : ni propagande, ni reconstitution muséale, mais quelque chose qui ressemble à de la photographie de guerre transposée au long-métrage. La structure du film m’a rappelé celle du JFK d’Oliver Stone, avec sa galerie de personnages secondaires gravitant autour d’une figure centrale, chacun portant une parcelle de l’histoire sans jamais l’épuiser à lui seul.

À chaque étape, Bigelow a placé ses acteurs dans des situations aussi réalistes que possible, traquant l’artifice du cinéma pour mieux l’éliminer. Le bâtiment où se déroule le raid final est une réplique aussi fidèle que possible de la vraie maison au Pakistan, construite sans murs ni plafonds amovibles. Cela signifiait que le directeur de la photographie Greig Fraser n’avait quasiment nulle part où cacher ses lumières. Dans les intérieurs de jour, il éclairait depuis l’extérieur en dissimulant ses sources derrière les fenêtres, avec à peine une lumière d’appoint à l’intérieur.Pour l’approche quasi-guérilla de la photographie de Zero Dark Thirty, la capture anamorphique fut écartée : elle n’était pas appropriée dans le contexte d’un récit mondial couvrant une décennie, oscillant entre opérations de renseignement clandestines et action militaire. Les caméras ARRI Alexa ont été choisies pour leur capacité à travailler dans des conditions lumineuses extrêmes. Pour les séquences en vision nocturne, Fraser a boulonné des objectifs de vision nocturne directement sur les Alexa et utilisé des lumières infrarouges, obtenant ainsi en caméra ces images granuleuses et verdâtres plutôt que par traitement numérique. L’effet est saisissant parce qu’il est réel : on ne regarde pas une image simulée de la nuit, on regarde la nuit telle que les SEAL la voyaient. Fraser a adopté un réalisme de style documentaire dans les intérieurs, grâce à un éclairage par sources naturelles et des décors à l’échelle réelle, ancrant le film dans une authenticité viscérale. Cette décision esthétique fondamentale est aussi une décision morale : Bigelow refuse la mise à distance confortable que procure ordinairement le grand spectacle hollywoodien. Des acteurs de renom tels que Mark Strong, Edgar Ramírez, Jason Clarke, Joel Edgerton, ainsi que des visages familiers de la télévision comme Kyle Chandler, Freddie Lehne, Harold Perrineau de LOST, James Gandolfini alias Tony Soprano, prêtent leur présence reconnaissable à ces personnages éphémères, leur conférant une personnalité singulière et immédiate. Cette approche, que l’on retrouve aussi dans le Lincoln de Steven Spielberg, crée une toile de fond d’une richesse narrative remarquable : le spectateur dispose en quelques secondes d’un référentiel émotionnel pour des personnages dont le temps d’écran est parfois compté en minutes.Parmi cet ensemble, trois acteurs se démarquent aux côtés de Jessica Chastain. Mark Strong, une fois de plus, livre une performance impeccable. Jason Clarke incarne un agent de la CIA profondément ambigu, dont l’arc illustre ce que Bigelow dit véritablement de la torture : l’homme qui la pratique le plus efficacement sera aussi celui qui, rentré à Washington, perd ses nerfs et ne peut plus regarder en face ce qu’il a fait. Et puis il y a Chris Pratt, alors encore acteur de sitcom, qui se métamorphose en guerrier redoutable — il décrocha peu après le rôle principal dans Guardians of the Galaxy, et ce n’est pas un hasard. Mais le film appartient à Jessica Chastain, totalement. Son Maya n’est pas un personnage au sens traditionnel du terme : c’est une fonction. Une volonté. Elle est définie exclusivement par ses actions, comme le notait Bigelow en défendant son choix d’une femme au centre du dispositif. Pas de vie privée, pas de romance, pas de contrepoids domestique. Rien que la chasse. Cette évacuation délibérée de tout ce qui ferait d’elle un personnage de film ordinaire est précisément ce qui la rend extraordinaire. On assiste en temps réel à la transformation d’un être humain en instrument de mission. La représentation de la torture dans le film a suscité des débats féroces.

Les nuits chaudes d'Abbottabad

Des sénateurs américains ont écrit à Sony pour dénoncer ce qu’ils percevaient comme une suggestion que les techniques d’interrogatoire renforcées avaient conduit à la localisation de Ben Laden. Bigelow ne pouvait évidemment ignorer ces événements qui constituent l’un des chapitres les plus sombres de la période post-11-Septembre. Cela équivaut-il pour autant à une apologie de sa part ? À mon sens, non — et la longueur insoutenable des scènes de torture, la précision clinique de leurs détails, constituent une étrange façon de promouvoir quoi que ce soit. C’est précisément dans cette approche neutre, quasiment chirurgicale, que réside la puissance dérangeante du film. En refusant de commenter, Bigelow force le spectateur à regarder. Elle ne condamne pas, elle ne valide pas : elle montre. Cette froideur, loin d’être un défaut moral, est peut-être la position la plus honnête qu’un cinéaste américain pouvait adopter face à des faits que son propre pays n’avait pas encore digérés. C’est dans cette approche neutre, quasiment clinique, que réside aussi la puissance du personnage de Maya, qui se détache progressivement de son humanité en consacrant toute sa vie à cette traque. Les larmes qu’elle verse à la toute fin sont empreintes d’une ambiguïté saisissante : pleure-t-elle de joie, de soulagement, ou face au vide vertigineux d’une existence désormais dépourvue de but ? Bigelow semble s’interdire toute manifestation de sentiment, et ce dès l’ouverture du film, marquée par de véritables enregistrements de victimes du 11 Septembre sur fond noir. Ce prologue résume tout : nous n’avons pas affaire à un film qui cherche à nous faire ressentir ce que nous devrions ressentir. Il cherche à nous faire regarder ce qui s’est passé. Certaines critiques exprimaient leur surprise face à la sobriété du raid final sur la demeure d’Abbottabad. Peut-être s’attendaient-elles à ce que Bigelow conclût son thriller par une détonation patriotique à la Michael Bay. Je craignais moi-même un dénouement précipité ou trop spectaculaire, oubliant que Bigelow, qui fut autrefois l’admiratrice de James Cameron avant d’en devenir l’épouse et la muse — il produira et écrira Strange Days — était considérée bien avant Le Démineurs comme une réalisatrice d’action accomplie. L’assaut sur Abbottabad émerge comme l’une des séquences les plus captivantes de l’année en matière de suspense, et probablement l’une des meilleures scènes d’action de la décennie. Malgré notre connaissance préalable de son dénouement, elle maintient une tension maximale tout au long de l’infiltration. Nous marchons littéralement dans les pas du SEAL Team Six, évoluant dans l’obscurité pakistanaise. La vision nocturne crée une étrangeté visuelle qui transforme cette séquence en quelque chose de presque onirique, puis la réalité brutale reprend ses droits. Un moment de cinéma grand format au sens plein du terme. D’un point de vue technique, la précision du scénario ne se dissout pas dans un excès de caméra à l’épaule simulant un documentaire. La forme est méticuleusement travaillée, magnifiquement capturée par la photographie de Greig Fraser, avec des cadres précis et une mise en scène qui refuse aussi bien l’esthétisme gratuit que l’agitation pseudo-réaliste. La première partie du film peut sembler dense, chargée de détails parfois difficiles à articuler, mais c’est le prix de l’honnêteté documentaire revendiquée. Le rythme s’accélère dans la seconde moitié jusqu’à l’assaut final. On ressent l’influence du monteur William Goldenberg, récompensé l’année suivante pour son travail sur un autre thriller historique contemporain, ARGO de Ben Affleck, notamment dans les séquences les plus tendues où le découpage atteint une précision de métronome.

Conclusion : Zero Dark Thirty se distingue en tant que thriller tendu, film politique, et œuvre d’action remarquable. Cette réussite est indéniablement à créditer au duo talentueux Bigelow/Boal, dont l’impact persiste dans l’esprit bien après la vision. Dix ans après les événements qu’il relate, le film reste une leçon de cinéma sur ce que signifie traiter un sujet brûlant sans chercher à le refroidir artificiellement. Bigelow n’a pas fait le film que l’Amérique voulait : elle a fait le film que l’Amérique méritait.

Ma note : A-

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.