Trente-deux ans après le film original, une nouvelle bande de jeunes se retrouve au fond des bois face au Livre des Morts. À la mise en scène, le jeune prodige uruguayen Fede Álvarez ; en producteurs, Sam Raimi, Robert Tapert et Bruce Campbell, gardiens de l’esprit originel. Mais cette fois, le mot d’ordre est clair : fini de rire. Là où les deux premiers Evil Dead oscillaient entre horreur brute et humour macabre, ce remake de 2013 choisit une voie presque opposée : celle d’une terreur frontale, douloureuse, physique, sans soupape de décompression. Il faut dire que le cinéma d’horreur a profondément changé depuis 1981. Quand Raimi tournait l’original avec trois bouts de ficelle et des financements improbables, le genre restait encore relégué aux marges. Depuis, l’horreur s’est installée partout : au cinéma, à la télévision, dans la culture populaire. Le succès massif de The Walking Dead, l’essor du torture porn avec Saw ou Hostel, mais aussi l’influence croissante du cinéma asiatique de Ring à The Grudge, dont le remake américain fut d’ailleurs produit par Raimi ont remodelé les attentes du public. On ne pouvait donc pas simplement refaire Evil Dead à l’identique. Álvarez et ses scénaristes ont compris qu’il fallait adapter la formule à une époque plus habituée à la violence graphique et à l’horreur viscérale. Le film l’annonce dès son prologue, situé dans la cabane quelques années avant l’arrivée des héros. On y assiste à l’exorcisme brutal d’une jeune fille possédée au sein d’une communauté inquiétante. Cette ouverture a souvent été critiquée, certains y voyant une scène explicative de trop. Lors d’une masterclass donnée après une avant-première, Álvarez expliquait pourtant que, la vraie montée en puissance surnaturelle n’intervenant qu’un peu plus tard, il lui fallait un choc initial, une promesse d’horreur. Pour ma part, ce prologue fonctionne très bien. Parce qu’il est détaché de l’intrigue principale, il introduit un malaise immédiat et installe une incertitude : on ne sait pas encore qui est victime, qui est bourreau, ni jusqu’où le film est prêt à aller. Cette ouverture brutale joue donc pleinement son rôle de mise en condition.
Le récit revient ensuite à une situation plus familière, à la fois pour les spectateurs du film de Raimi et pour tous les amateurs d’horreur : cinq jeunes gens isolés dans une cabane perdue au milieu des bois. Sur le papier, le dispositif paraît rebattu, au point d’avoir été parodié et même déconstruit par Cabin in the Woods, sorti l’année précédente. Pourtant, Álvarez parvient à lui redonner une certaine crédibilité grâce à une idée simple mais efficace : le groupe ne vient pas faire la fête, il se réunit pour aider Mia à décrocher de l’héroïne. Cette donnée narrative est bien trouvée. Elle évite l’écueil des personnages venus stupidement se mettre en danger, tout en fournissant une raison plausible à leur inertie initiale. Lorsque Mia commence à entendre des voix, à délirer ou à se montrer agressive, ses proches mettent d’abord cela sur le compte du manque. Le film peut ainsi retarder l’explosion du surnaturel sans trop forcer la main du spectateur. À partir du moment où le démon est libéré, la mécanique de l’horreur se met en marche avec une efficacité redoutable. Álvarez revisite alors les morceaux de bravoure de l’original, mais sans se contenter de les reproduire. Il choisit tantôt de les réinventer stylistiquement, tantôt de les redistribuer à d’autres personnages. La scène des branchages, par exemple, subit ici un traitement visuel plus cru et plus dérangeant, avec une sensibilité qui évoque par moments certaines images de l’horreur japonaise. D’autres éléments iconiques, comme la main possédée qu’il faut sectionner, changent de contexte et de victime, ce qui empêche le remake de sombrer dans la simple photocopie. Même lorsque le spectateur croit reconnaître une scène culte, un décalage vient relancer l’incertitude. C’est l’une des réussites du film : dans un cadre ultra-balisé, il parvient encore à surprendre. L’autre grande force d’Evil Dead version 2013 réside dans son gore. Álvarez fait le choix d’une violence frontale, croissante, presque programmatique. Chaque séquence semble conçue pour aller un cran plus loin que la précédente, ce qui installe chez le spectateur une forme d’appréhension très particulière : on redoute moins l’apparition du mal que la prochaine mutilation. Le réalisateur comprend parfaitement que la peur peut aussi venir de l’anticipation de la douleur. En montrant les blessures avec une précision clinique aiguilles, lames, membres sectionnés, chairs lacérées il transforme son film en véritable épreuve physique.
Ce choix n’aurait sans doute pas le même impact sans l’usage massif des effets pratiques. Là où tant de productions contemporaines s’en remettent au numérique, Álvarez privilégie les maquillages, prothèses et effets de plateau. Et surtout, il refuse le désormais très courant CGI blood, ce sang numérique qui a souvent pour effet d’aplatir la violence au lieu de la renforcer. Ici, tout semble lourd, sale, collant, organique. Cette matérialité donne au film une brutalité presque tangible. Pour les amateurs d’horreur à l’ancienne, c’est un vrai plaisir de voir un réalisateur moderne traiter le gore avec un tel sérieux artisanal. La scène de la salle de bains demeure, à mes yeux, le sommet du film dans ce registre. Par son découpage, son intensité, son refus de détourner le regard et la manière dont elle combine douleur physique et hystérie démoniaque, elle cristallise tout ce que ce remake fait de mieux. C’est là qu’Álvarez impose le plus nettement sa vision : un cinéma de l’horreur où le corps devient le terrain d’une destruction méthodique. Ses références ne se limitent d’ailleurs pas à l’univers de Raimi. La Mia possédée d’Jane Levy évoque par moments Regan dans L’Exorciste, tant dans son apparence que dans certaines de ses répliques, notamment lorsqu’elle promet à ses victimes des tourments infernaux. Il y a presque dans certaines scènes l’impression d’assister à un croisement entre les deux franchises. Quant au final, baigné dans une pluie de sang et porté par une ampleur presque baroque, il renvoie aux grandes heures du cinéma d’horreur italien, et plus particulièrement à Dario Argento. Ce climax, excessif et opératique, donne au film une dimension plus stylisée qu’on n’aurait pu le croire au départ.
Car si Evil Dead est souvent résumé à sa violence, il ne faudrait pas sous-estimer la maîtrise de sa mise en scène. Álvarez sait construire une progression, ménager ses cadres, travailler le son et la texture des espaces. La cabane n’est pas seulement un décor hommage : elle redevient un lieu hostile, étouffant, poisseux, saturé d’humidité, de moisissure et de menace. L’image elle-même semble contaminée. Le réalisateur réussit à conserver quelque chose de l’énergie primitive du film de 1981 tout en l’inscrivant dans un cinéma d’horreur plus moderne, plus lourd, plus intense. Le film n’est pas exempt de défauts. Les personnages secondaires restent relativement fonctionnels, et l’écriture ne cherche pas toujours à dépasser l’archétype. On sent aussi par moments une volonté un peu démonstrative d’être “le remake sérieux”, comme si le film voulait prouver à tout prix qu’il n’allait jamais céder à la légèreté. Cette austérité peut frustrer ceux qui aiment dans Evil Dead son mélange unique de terreur et de grotesque. Mais c’est aussi ce parti pris qui fait la singularité de cette version : elle ne cherche pas à imiter Raimi sur son propre terrain, elle choisit au contraire d’explorer la même mythologie par la voie de la souffrance pure. Enfin, Álvarez n’oublie pas les fans de l’original et leur offre deux beaux cadeaux. Le premier est la reconstitution dans le film de l’image de la célèbre affiche promotionnelle du long-métrage de 1981, absente du film lui-même mais entrée dans l’imaginaire collectif. Le second se trouve dans une scène post-générique qu’il ne faut surtout pas manquer. Elle agit à la fois comme un clin d’œil, une récompense et une bénédiction donnée par les anciens au nouveau venu.
Conclusion : Evil Dead est bien plus qu’un remake opportuniste. C’est une relecture brutale, sérieuse et viscérale d’un classique de l’horreur, qui comprend parfaitement l’évolution du genre entre 1981 et 2013. En abandonnant presque totalement l’humour pour privilégier la douleur, Fede Álvarez livre un film d’une efficacité remarquable, porté par un sens aigu du gore, une vraie maîtrise de la tension et un respect évident pour l’héritage de Raimi. Un Evil Dead sans rire, mais certainement pas sans âme.

