
En tant que Marseillais, l’auteur de ces lignes porte en quelque sorte la trilogie de Pagnol dans son ADN. C’est une œuvre que l’on découvre enfant et qui nous accompagne, de manière régulière, jusqu’à la tombe. Pourtant, il faut se défaire d’une idée reçue : la trilogie n’est pas qu’une simple histoire marseillaise. Elle est avant tout une tragédie universelle, le drame de deux êtres qui s’aimeront toujours mais ne seront jamais ensemble. Elle est traversée par des thèmes puissants comme la paternité, les liens qui unissent les pères et leurs fils, et l’éternelle opposition entre les liens du sang et ceux du cœur. Le génie de Pagnol réside précisément dans sa capacité à mêler la mécanique implacable de ce drame avec de purs moments de comédie, portés par la grâce d’une langue tout autant inventée qu’authentique. L’adaptation qu’en propose Daniel Auteuil préserve admirablement ce qui reste l’atout numéro un des films : le texte de Pagnol. En gommant subtilement quelques termes surannés et en ajoutant d’habiles scènes de transition, il parvient à moderniser l’œuvre sans jamais la trahir. Le succès d’une telle entreprise repose inévitablement sur ses interprètes. Daniel Auteuil se réserve le rôle de César, un rôle sur lequel plane encore, même après 80 ans, l’interprétation légendaire de Raimu. Auteuil fait le choix judicieux de coller au texte, sans chercher à imiter le paterfamilias éruptif qu’incarnait son prédécesseur. Son approche, comme l’a souligné un confrère blogueur, est plus « maternelle ». Lors de la masterclass qui a suivi la projection, Auteuil a d’ailleurs expliqué que César, ayant élevé seul son fils, a dû tenir à la fois le rôle du père et de la mère. Cette vision du personnage est une véritable réussite. Face à lui, Jean-Pierre Darroussin est, sans surprise, excellent en maître Panisse. Il faut dire que cette partition d’honnête homme au grand cœur lui convient à merveille. Au cœur de son film, Auteuil a voulu placer les jeunes amants, en choisissant des interprètes dont l’âge est plus en accord avec celui des personnages. On oublie souvent que dans la version originale, Pierre Fresnay avait 34 ans et Orane Demazis 37 ans ; pas vraiment des perdreaux de l’année ! Le jeune Raphaël Personnaz, avec ses faux airs d’Alain Delon, se sort très bien de ce personnage ombrageux et complexe. Victoire Belezy, quant à elle, a le mérite de ramener un peu de logique dans l’histoire. Personnellement, j’ai toujours trouvé Orane Demazis laide (Pagnol ne l’avait choisie que parce qu’il en était fou amoureux), et de ce fait, il me semblait tout à fait logique que Marius veuille s’embarquer sur un navire pour la fuir ! Plus sérieusement, son jeu gagne nettement en assurance dans le deuxième film, rattrapant les quelques défauts que je pouvais lui trouver dans Marius. Les deux jeunes acteurs avaient la tâche ardue de gérer à la fois l’accent et un texte dont la rigueur théâtrale empêche un jeu trop naturaliste. Les seconds rôles sont également très bons, avec une mention spéciale pour Marie-Anne Chazel, excellente en Honorine. Elle livre un accent marseillais crédible qu’elle maintient avec brio, même dans la colère ! L’accent, justement, a toujours été un point de contention dans les adaptations de Pagnol. Déjà dans la première version, les intonations de Fresnay (né à Neuilly-sur-Seine) et de Demazis (née à Oran) heurtaient l’oreille. Mais comme le souligne Auteuil, l’accent des films est une reconstruction dramatique, pas un travail d’imitation. Et même si certains s’en sortent mieux que d’autres (Auteuil est natif d’Avignon, c’est un avantage, con !), cela ne m’a jamais empêché d’adhérer aux personnages. Sur le plan de la mise en scène, Auteuil parvient à aérer l’œuvre en jouant sur les allées et venues entre le décor du Vieux-Port de Marseille et les ruelles du Panier où se trouve l’appartement de Fanny. Les décors sont très réussis (ah, les tomettes au sol !) et font revivre un Marseille d’âge d’or, tel qu’il subsiste dans les fantasmes de ses habitants. Le tout est magnifié par la photographie chaude de Jean-François Robin. Cependant, je trouve que dans la seconde partie de Fanny, la mise en scène se renferme. Avec le décor moins détaillé de l’appartement de Panisse et des costumes quasi contemporains, le film tombe pour la première fois dans le piège du théâtre filmé. Un autre petit défaut : Marius regorge de scènes d’anthologie, comme la fameuse partie de cartes. En choisissant de ne pas se focaliser dessus et de les traiter comme les autres, Daniel Auteuil leur fait perdre un peu de leur force iconique.Mais la plus grande réussite, d’un point de vue purement cinématographique, reste le dernier plan de Fanny. Cette lente scène silencieuse où Marius et César gravissent les marches menant à la gare Saint-Charles fait ressentir avec une intensité rare tout le poids de la tragédie qui les unit. Enfin, Alexandre Desplat signe une partition de facture classique, offrant au film un beau thème intemporel. J’ai particulièrement apprécié sa musique, moins ampoulée que certaines de ses œuvres américaines.
Conclusion : Daniel Auteuil réussit son pari : offrir au public actuel une adaptation fidèle, respectueuse et très humaine du classique de Pagnol. En tout cas, ce Marseillais que je suis approuve totalement
L’excellent Vincent de CineScrat (http://cinescrat.wordpress.com) a filmé la masterclass de Daniel Auteuil qui nous parle du film (et réponds à quelques unes de mes questions !). youtube=http://youtu.be/7EJBHMWqi7Y