
En 2002, après plusieurs tentatives avortées pour relancer l’univers de Superman, notamment un projet envisagé avec Tim Burton, Warner Bros. pense avoir déniché le script idéal. Celui-ci est signé par un jeune scénariste de télévision, J.J. Abrams, qui a précédemment collaboré au scénario d’Armageddon. Enthousiasmée, la major engage le réalisateur McG, auréolé du succès de Charlie’s Angels, pour mener à bien ce projet, qui prend le nom de code « Fly By ». Cependant, une critique du script parue sur le site Ain’t It Cool News suscite l’ire des fans et précipite l’effondrement de l’initiative. Revenons donc sur ce scénario controversé qui aurait pu donner naissance au reboot de Superman par J.J. Abrams.
Le récit s’ouvre sur un flash spécial des chaînes d’informations : les pyramides d’Égypte sont détruites, Paris est en proie aux flammes, et Superman se bat pour sa vie contre un mystérieux adversaire drapé de noir. Ce combat titanesque ravage la planète jusqu’à ce que l’assaillant, nommé Ty-Zor, attire l’homme d’acier dans un hangar de la NASA, où il découvre Lois Lane en train de se noyer au fond d’un immense aquarium, retenue par un bloc de kryptonite. Superman se retrouve alors face à un choix déchirant : laisser mourir Lois ou la sauver, au risque de perdre la vie lui-même et d’abandonner la Terre aux griffes de son ennemi. La suite du récit se déroule en flash-back, nous montrant l’arrivée de l’homme d’acier sur Terre, la découverte de ses pouvoirs et de son costume, ainsi que sa rencontre avec Lois, ses débuts au Daily Planet et l’émergence de Superman. L’intrigue suit également l’enquête menée par un agent de la CIA, Lex Luthor, qui cherche des preuves de la présence d’extraterrestres et déterre un vaisseau près de Smallville, jusqu’à l’arrivée de Ty-Zor et de ses sbires, qui s’allient avec lui pour détruire Superman.

THE GOOD
Cette version de Superman est riche en action, surpassant toutes celles qui l’ont précédée. Bien avant la sortie de Man of Steel, Superman se mesure à des vilains issus de Krypton, tout aussi puissants que lui, entraînant des combats qui traversent les immeubles et échangent des coups à super-vitesse. Les antagonistes sont également équipés de machines de guerre géantes, surnommées les « Rousers ». Le script est d’une ampleur monumentale, avec un final où cinq kryptoniens affrontent Superman, assisté d’une flotte de chasseurs de 24 pays, armés de missiles à la kryptonite !
Le personnage de Superman est parfaitement écrit : jeune, dynamique, et incroyablement héroïque. La meilleure scène du script est sans conteste sa « première sortie », où il se positionne au sommet des Andes pour écouter les cris de détresse émanant des quatre coins de la planète. D’abord submergé, il finit par se concentrer et vole d’un endroit à l’autre, sauvant un cargo japonais en perdition et intervenant pour empêcher un mari violent de tuer sa femme — un hommage aux premiers comics. Il ne reste jamais assez longtemps pour être remercié, à l’image de la mini-série Man of Steel de John Byrne.

THE BAD
Alors, si Superman est si bien écrit, qu’est-ce qui a provoqué la fureur des fans ? Tout le monde sait que Superman a été envoyé sur Terre par ses parents juste avant la destruction de sa planète natale et qu’il a été recueilli par le couple Kent. Eh bien, J.J. Abrams en décide autrement ! Dans cette version, Krypton n’a jamais explosé ; c’est une planète en proie à une guerre civile, avec le sénateur Jor-El confronté à son propre frère, Kata-Zor. Lorsqu’il envoie son fils unique sur Terre, c’est parce que celui-ci est l’« Élu » qui doit sauver Krypton, selon une prophétie locale. Jor-El, toujours en vie, fait d’ailleurs plusieurs voyages sur Terre et remet, déguisé, aux Kent un tube contenant le futur costume de Superman ! Kata-Zor, quant à lui, envoie son propre fils sur Terre, Ty-Zor, afin de tuer l’Élu, qui est aussi son cousin. À la fin du script, Superman quitte la Terre à bord d’un vaisseau pour rejoindre Krypton, qu’il doit libérer de Kata-Zor, dans la deuxième partie d’une trilogie annoncée ! Certes, une adaptation cinématographique prend toujours des libertés avec le matériau d’origine, mais ici, on nous raconte une histoire totalement différente. Superman n’est pas un énième « Élu » d’une guerre des étoiles bis ; il est l’ultime immigrant, le dernier rescapé de sa planète !

THE UGLY
Deux scènes vont constituer les derniers clous dans le cercueil du projet. Lorsque Superman, choisissant de sauver Lois Lane, tombe victime de la kryptonite, Jor-El « sent » la mort de son fils sur Krypton et se fait hara-kiri pour le retrouver dans une sorte d’au-delà. Il parvient à convaincre Superman de revenir à la vie pour sauver Krypton ! Enfin, après la défaite de Ty-Zor, J.J. Abrams assène le coup de grâce : Lex Luthor révèle que le vaisseau qu’il a trouvé à Smallville n’était pas celui de Superman, mais le sien, et qu’il est en réalité un espion kryptonien ! Il enlève sa perruque, ce qui déclenche un nouveau combat aérien contre Superman.

THE END
Un Krypton qui n’explose pas, un Lex Luthor extraterrestre avec des super-pouvoirs, et la perspective d’une suite qui ne se déroule pas sur Terre : cela devient trop pour les fans, qui se déchaînent contre Warner Bros.. Abrams livre alors une deuxième version bien meilleure, où Luthor est un milliardaire humain, et il écrit une formidable scène de confrontation verbale où Luthor tente de convaincre Superman de le rejoindre. Le final est modifié également : au lieu d’une flotte de jets, la confrontation se déroule sur une machine kryptonienne qui fore la croûte terrestre pour détruire la planète, une idée familière aux fans du Star Trek de J.J. Abrams, qui recyclera ce concept pour la destruction de Vulcain.

Alors que le film doit se tourner en Australie, McG, qui souffre d’une phobie du vol (étonnant pour un réalisateur qui veut réaliser un film sur Superman !), jette finalement l’éponge. Warner Bros. enterre le projet et donne le feu vert à Bryan Singer pour Superman Returns, qui, lui, sera victime d’une trop grande fidélité au film original. Le projet fut arrêté à un stade assez avancé. Le designer de production désigné était Owen Patterson, qui avait travaillé sur Matrix (on peut voir les dessins et maquettes de pré-production illustrant cet article). Mais surtout, le casting du personnage principal avait déjà été arrêté. L’Élu était un jeune acteur britannique prénommé Henry Cavill, qui endossera finalement le costume de l’homme d’acier des années plus tard dans Man of Steel!
