Trois ans après le triomphe absolu de Skyfall, le premier film de la franchise à franchir le milliard de dollars de recettes, Sam Mendes revient derrière la caméra pour un nouvel opus de la saga James Bond. S’inscrivant dans la continuité de son approche sombre et psychologique du personnage, il introduit des éléments classiques qui avaient disparu depuis Casino Royale. Mais réussit-il à combler les attentes des fans ?
« Les morts sont vivants. » Cette phrase, en exergue de Spectre, reflète parfaitement l’esprit funèbre de Skyfall tout en annonçant la résurrection des figures emblématiques de la saga Bond. Le retour des droits d’utilisation de l’organisation éponyme après 42 ans de bataille juridique complète la restauration amorcée dans les dernières minutes de Skyfall, un film à la fois énorme succès et atypique dans l’univers de Bond. Sam Mendes continue de maintenir des standards visuels élevés, faisant des films de James Bond les blockbusters les plus esthétiques, avec une photographie spectrale signée Hoyte Van Hoytema (réalisateur de la photographie d’Interstellar) qui témoigne de l’influence de Christopher Nolan sur la vision de Mendes. Les décors, à la fois grandioses et dépouillés, réalisés par Dennis Gassner ajoutent une dimension visuelle saisissante.
Spectre tisse un lien à travers la sinistre organisation, reliant toutes les aventures de l’époque Craig pour former une seule et gigantesque histoire. Comme dans le générique de Au Service Secret de Sa Majesté, le sublime générique gothique et tentaculaire de Danny Kleinman (qui fait oublier le manque d’ampleur de la complainte de Sam Smith) défile avec les précédents ennemis de Bond, du Chiffre à Silva.

Le film s’ouvre sur un pré-générique très réussi, avec un sublime plan-séquence qui se termine par un combat dans un hélicoptère fou au-dessus des festivités du Jour des Morts. Ce moment annonce le retour des figures imposées du canon bondien. La première moitié du film est un véritable régal, revisitée sous un prisme moderne : le badinage entre Bond et Moneypenny (Naomie Harris), la visite du bureau de M, la présentation des gadgets par Q (un très bon Ben Whishaw), et l’enquête de Bond qui le mène aux quatre coins du monde (Mexique, Italie, Alpes autrichiennes, Maroc). L’humour, quasi absent depuis Casino Royale, fait également un retour en force, apportant une légèreté rafraîchissante.
Pour son avant dernière prestation dans le rôle de James Bond Daniel Craig maîtrise son interprétation tel un virtuose. L’ajout d’humour (demandé par l’acteur lui-même) enrichit son interprétation, offrant de nouvelles nuances à son Bond. Si ce dernier reste brutal, il semble moins torturé et assume pleinement son statut d’assassin. Dave Bautista (Drax de Guardians of the Galaxy) fait forte impression avec son interprétation du méchant Mr. Hinx. Ce personnage n’est pas un simple acolyte ; il occupe une position élevée au sein de Spectre. Bien qu’il soit un colosse, il se montre élégant et manucuré, affichant toujours un sourire énigmatique lourd de menace. Son introduction lors d’une réunion plénière de l’organisation est une fantastique séquence hommage à celle d’Opération Tonnerre, et son affrontement avec Bond atteint son apogée lors d’un combat sauvage dans un train, rappelant la célèbre scène entre Sean Connery et Robert Shaw dans Bons Baisers de Russie. Ce duel place Bond en réelle danger, soulignant la force et la vitesse de l’agent du Spectre, confirmant ainsi la brutalité du Bond incarné par Craig, à mille lieux du gentleman campé jadis par Roger Moore.
Tout comme dans Skyfall, le personnage de M (Ralph Fiennes) bénéficie d’un arc narratif à part entière, avec un antagoniste en la personne de Denbigh. Cette dynamique positionne le film dans notre réalité actuelle, post-Snowden, questionnant la légitimité de la surveillance de masse. M forme, avec Moneypenny, Q et son chef d’état-major Bill Tanner (Rory Kinnear), une véritable équipe autour de Bond.Le film multiplie les références à la mythologie bondienne, qu’elle soit cinématographique ou littéraire. Par exemple, la planque où se réfugie M s’appelle Hildebrand, en hommage à la nouvelle de Fleming intitulée The Hildebrand Rarity. Même certaines rues portent le nom de figures ayant travaillé sur les films, comme Pevsner, un producteur ayant participé à tous les Bond de Rien que pour vos yeux à Goldeneye.
Cependant, malgré le retour d’un antagoniste aussi emblématique que Spectre, on attendait un plan beaucoup plus ambitieux, d’autant que ce film est censé être l’aboutissement d’une vaste arche narrative qui lie tous les films de la période Craig. L’absence d’enjeux majeurs pèse sur le troisième acte du film, offrant un final anti-climatique, où les auteurs semblent incapables de tenir les promesses de la première moitié. Il est intéressant de noter que lors du fameux « Sony hack », des notes des dirigeants de la major se montraient très critiques à propos de ce final. Christoph Waltz fait ce qu’on attend de lui et apporte le ton faussement badin, mais réellement menaçant, qui a fait son succès. Cependant, son personnage de John Harrison… pardon, Franz Oberhauser, manque de profondeur et de conviction en dehors de ses liens à la mythologie bondienne. Ses motivations restent floues, et sa relation avec Bond, bien qu’elle s’inspire d’éléments des romans de Fleming, semble forcée. Une fois qu’il entre en scène, l’intrigue devient plus brouillonne, et Waltz lutte pour donner de l’épaisseur à un archétype qui frôle parfois la parodie.
Quant à la romance entre Bond et Madeleine Swann (Léa Seydoux), elle ne m’a pas convaincu. Au-delà de mon allergie personnelle au jeu de l’actrice française, cette relation est trop rapide pour justifier pourquoi Bond semble tomber amoureux pour la première fois depuis Vesper Lynd. Un autre défaut de Spectre réside dans le manque d’appétence de Sam Mendes pour filmer l’action, qui n’est plus compensé, comme dans Skyfall, par le montage nerveux du vétéran Stuart Baird, remplacé ici par Lee Smith (monteur de Christopher Nolan, comme par hasard). Les grandes séquences d’action, à l’exception du pré-générique, manquent souvent de spectaculaire. Parfois, son souci de l’esthétisme nuit au caractère viscéral de l’action ; ainsi, une course poursuite dans les rues étrangement vides de la Ville Éternelle est dépourvue de toute tension. Cet « angle mort » chez Sam Mendes l’empêche de transcender l’écriture médiocre des rebondissements du final.
Conclusion : Spectre parvient par moments à capturer l’essence du James Bond classique tout en naviguant dans des territoires modernes. Toutefois, malgré une première moitié exaltante et des personnages intrigants, le film peine à maintenir son élan. En définitive, Sam Mendes livre une œuvre riche en références et en émotions, mais qui laisse le spectateur sur sa faim avec le sentiment général d’une occasion gâchée..
Ma Note : C
Spectre de Sam Mendes (sortie le 11/11/2015)
