
Dans le paysage cinématographique contemporain où les suites et remakes dominent souvent les écrans, Weapons s’impose comme une œuvre audacieuse et originale, signée Zach Cregger, confirmant son statut de visionnaire de l’horreur moderne. Il ne se contente pas d’être un simple météore dans le paysage du cinéma de genre, mais se révèle être un auteur en pleine ascension, capable de transcender les codes du thriller horrifique pour livrer une œuvre ample, ambitieuse et profondément humaine. Après avoir fait ses preuves dans la comédie, Cregger a opéré un virage radical avec Barbarian (2022), son premier film d’horreur qui a surpris par son ingéniosité et son succès inattendu au box-office américain. Avec Weapons, il revient avec un récit plus vaste et complexe, mais surtout plus audacieux, affichant une ambition narrative élargie et une maîtrise technique affirmée. Contrairement à Barbarian, qui jouait sur l’intimité d’un espace confiné, Weapons étend son champ d’action à une communauté entière, illustrant ainsi la polyvalence de Cregger. Le projet Weapons a vu le jour dans les mois qui ont suivi la sortie de Barbarian, lorsque Cregger, galvanisé par l’accueil enthousiaste de son premier long métrage, a bénéficié d’une rare liberté artistique dans le cinéma d’horreur contemporain. New Line Cinema, séduit par son script, a remporté une bataille d’enchères pour produire le film, lui allouant un budget de 38 millions de dollars, dont 10 millions pour le salaire de Cregger, témoignant ainsi de la confiance accordée à son auteur. Ce dernier revendique ouvertement l’influence de Magnolia dans la structure de Weapons, tout en s’inspirant de Pulp Fiction pour son montage éclaté et non linéaire. Il puise également dans l’imaginaire de Stephen King, notamment dans sa capacité à faire surgir l’horreur du quotidien, plaçant le surnaturel dans une Amérique banale, pavillonnaire, rongée par ses propres démons. La narration de Weapons évoque délibérément Magnolia de Paul Thomas Anderson, appliqué à un film d’horreur : on suit un groupe de personnages apparemment disparates dont les vies s’entrelacent de manière terrible et violente.
La structure de Weapons, imaginée par Cregger, est à la fois captivante et véritablement palpitante, établissant un format de mystère récursif qui maintient le suspense pendant une bonne partie du film. Cette structure en chapitres permet de développer une narration chorale, où chaque personnage devient le centre d’un segment du récit. Justine Gandy (Julia Garner), Archer Graff (Josh Brolin), Paul Morgan (Alden Ehrenreich), Andrew Marcus (Benedict Wong) — chacun apporte une perspective différente sur les événements, révélant des facettes inattendues de l’histoire. Ce procédé est ici utilisé avec une efficacité redoutable, tissant un réseau complexe de relations, de tensions et de secrets qui convergent vers une révélation finale aussi bouleversante que satisfaisante. Ce choix narratif renforce également l’impact émotionnel du film. En passant du drame intime à l’horreur, Cregger crée une dynamique qui tient le spectateur en haleine tout en lui offrant des moments de respiration. L’humour, parfois absurde, joue un rôle essentiel dans cette modulation de ton, désarmant, troublant, et préparant le terrain pour les scènes les plus violentes et dérangeantes. Dès les cinq premières minutes, la narration en voix-off d’un enfant pose le postulat suivant : une nuit à 2h17, presque tous les élèves de la classe de Justine Gandy, interprétée par Julia Garner, disparaissent de chez eux, s’égarant dans l’obscurité. Un mois s’écoule, et les autorités demeurent dans l’incertitude quant aux événements de cette nuit-là. Les parents suspectent Justine d’être impliquée. Elle est harcelée, reçoit des appels menaçants, et « SORCIÈRE » est peint sur sa voiture. Le premier chapitre, centré sur Justine, se termine et Cregger nous entraîne dans une toute autre dynamique pour les vingt minutes suivantes. À partir de Justine, Weapons s’étend progressivement à d’autres personnages, notamment Archer Graff (Josh Brolin), le père d’un garçon disparu ; l’officier de police Paul Morgan (Alden Ehrenreich) ; le principal de l’école, Andrew Marcus (Benedict Wong), ainsi que d’autres protagonistes. L’intelligence du scénario de Cregger réside dans sa capacité à fournir, à travers chaque chapitre, de nouvelles informations qui non seulement évitent de nous perdre, mais enrichissent également le mystère complexe se déployant dans la ville de Maybrook. Cette approche habile révèle progressivement les différentes couches de l’histoire, nous rapprochant ainsi de son essence à chaque nouvel épisode. L’une des raisons majeures du succès de ce film, en dehors de sa narration chorale, est son casting remarquable. Cregger a réuni un groupe d’acteurs talentueux, qu’il dirige avec soin, dans un cadre suffisamment crédible pour qu’ils semblent évoluer dans un drame classique. La force de Weapons réside dans son postulat, qui, sans ses éléments horrifiques, pourrait facilement se transformer en drame autour d’une communauté se retournant contre une enseignante isolée après une disparition inexpliquée. C’est précisément cette fondation dramatique solide qui renforce l’impact des éléments horrifiques et fantastiques, car notre attachement aux personnages intensifie les enjeux et la tension. Julia Garner (Ozark, The Assistant) est remarquable dans le rôle de Justine, un personnage perdant progressivement le contrôle et sombrant dans un alcoolisme déjà problématique, non seulement à cause du traumatisme lié à la disparition de ses élèves, mais aussi en raison de la haine constante qu’elle ressent de la part de ses voisins. Son personnage, à la fois vulnérable et combatif, incarne la complexité morale du film. Elle n’est pas une héroïne traditionnelle : elle boit, ment, fuit — mais elle résiste, cherche, souffre. La véritable force de l’écriture de Cregger réside dans la création d’une héroïne parfois peu sympathique et faillible, dont les faiblesses rendent ses forces d’autant plus impressionnantes.Le personnage d’Archer, incarné parJosh Brolin (No Country for Old Men, Sicario), partage la même dichotomie que Justine. C’est un homme fort que la disparition de son fils a brisé. Il néglige son entreprise et son épouse, dormant chaque nuit dans le lit de son enfant, harcelant la police pour obtenir des détails sur l’enquête. Son jeu brut, presque animal, apporte une intensité rare à ses scènes. C’est un personnage à la fois désagréable et agressif, mais qui révèle également une certaine profondeur. Le choix de Brolin, à la place de Pedro Pascal initialement pressenti, s’avère judicieux : là où Pascal aurait apporté une douceur, Brolin impose une dureté parfaitement adaptée au personnage. Alden Ehrenreich (Solo: A Star Wars Story, Hail, Caesar!) brille dans le rôle d’un policier un peu maladroit, un brave type au fond, mais aux tendances discutables. Benedict Wong (Doctor Strange, The Martian) est formidable dans le rôle du principal, incarnant une autorité bienveillante, réellement soucieuse de ses élèves, et qui est au centre de certaines des séquences les plus marquantes du film. Mention spéciale à Austin Abrams (Euphoria, The Walking Dead: World Beyond), dont la performance apporte humour, tragédie et légèreté à son rôle, élevant encore l’ensemble. Le reste du casting, volontairement tenu secret, réserve des surprises de taille, avec des performances qui enrichissent encore la mosaïque humaine (?) du film. Un des atouts de la structure narrative de Weapons est qu’elle permet de passer du temps avec chaque personnage avant que le récit ne prenne une tournure plutôt inattendue.
Tout comme dans Barbarian, Cregger commence avec une situation ancrée dans une réalité très concrète, qu’il finit par exploser avec des révélations surprenantes. Toutefois, la différence avec Weapons est que l’intrigue est beaucoup plus vaste, lui permettant d’intensifier la tension. Ainsi, lorsque tout finit par se déchaîner, l’impact est prodigieux. Weapons plonge le spectateur dans un climat de malaise, d’anxiété, de peur et d’impression que quelque chose de terrible est imminent. Son imprévisibilité renforce encore davantage ce sentiment de panique. Sur le plan de la réalisation, Cregger a véritablement franchi une étape importante. Ce film dégage une grande confiance, et il se montre extrêmement attentif à chaque détail de son cadre, ce qui permet au spectateur de se laisser porter par sa vision. La mise en scène de Weapons est d’une précision chirurgicale. Cregger compose ses plans avec une rigueur esthétique qui évoque parfois le cinéma de David Fincher, qui est d’ailleurs remercié au générique pour ses conseils, notamment dans sa manière de capter l’angoisse dans les espaces domestiques. Les plans-séquences, nombreux, ne sont jamais gratuits : ils servent à installer une tension diffuse et à immerger le spectateur dans une atmosphère de malaise. Une scène en particulier, où un personnage entre dans un magasin éclairé au néon, illustre cette maîtrise du cadre et de la lumière. Rien ne se passe — et pourtant, tout menace. Il utilise plusieurs plans-séquences pour insuffler à l’environnement de cette petite ville américaine, à la fois monotone et pluvieuse, une atmosphère de malaise surréaliste. Le travail sonore est également remarquable, créant une tension sans recourir systématiquement aux effets de jump scare. Les silences, les bruits de fond, les voix étouffées contribuent à instaurer une atmosphère oppressante, où chaque son semble porteur de menace. Si Cregger excelle dans le contrôle de sa caméra, il le fait aussi dans la maîtrise du ton du film. Tout comme dans Barbarian, il commence avec une situation ancrée dans la réalité, qu’il finit par exploser avec des révélations surprenantes. Cependant, l’intrigue de Weapons est beaucoup plus vaste, lui permettant de prendre son temps pour intensifier la tension. Lorsque tout finit par se déchaîner, l’impact est prodigieux. Weapons plonge le spectateur dans un climat d’anxiété, de peur et d’impression que quelque chose de terrible est imminent. Son imprévisibilité renforce encore davantage ce sentiment de panique. Mais le film intègre aussi des moments hilarants qui flirtent avec la comédie absurde, désarmant le spectateur avant de plonger à nouveau dans l’horreur viscérale. Cette alternance renforce la brutalité des scènes violentes, créant une expérience collective incroyable. La résolution du film est époustouflante, et les dix à quinze dernières minutes deviennent particulièrement intenses. Ce qui est impressionnant, c’est que cette conclusion est extrêmement satisfaisante ; après une heure et demie à tenter de comprendre ce qui est arrivé aux enfants, la réponse se révèle pertinente, quelle que soit la théorie envisagée. La bande-son de Weapons, composée par Ryan et Hays Holladay en collaboration avec Cregger, est une réussite oscillant entre nappes électroniques inquiétantes et morceaux plus mélodiques, comme le Beware of Darkness de George Harrison, utilisé dans une scène d’ouverture d’une puissance émotionnelle rare. Ce choix musical, à la fois poétique et sinistre, donne le ton du film : une plongée dans l’obscurité, au sens propre comme au figuré. Weapons est un film riche thématiquement, ne tenant pas la main du spectateur. Il interroge la peur collective, la paranoïa, et la violence latente des communautés repliées sur elles-mêmes. La disparition des enfants devient le catalyseur d’un effondrement moral, où chacun cherche un coupable, une explication, une échappatoire. Justine, en tant que femme, enseignante et figure d’autorité, cristallise cette haine irrationnelle. Le mot « sorcière » peint sur sa voiture renvoie à une histoire de persécution ancestrale, mais aussi à une réalité contemporaine : celle des boucs émissaires que l’on sacrifie pour apaiser ses angoisses. On peut y voir une métaphore plus large d’une génération, celle des boomers et des Gen X prêts à sacrifier leurs enfants et petits-enfants pour préserver leur mode de vie. Cregger a été marqué par des histoires d’abus sexuels dans sa communauté religieuse et évoque les fusillades scolaires — une image apparaissant dans une séquence onirique, rappelant sans équivoque les nombreuses tueries de masse survenues aux États-Unis ces dernières années. Le film explore également la question du mal : est-il une force extérieure, une entité surnaturelle, ou une pulsion humaine ? Cregger ne tranche jamais, préférant semer des indices, des symboles et des ambiguïtés. Entre sa narration suivant divers personnages, l’irruption d’un mal ancien dans notre société moderne, et son rythme, Weapons m’a offert des sensations similaires à celles que l’on ressent en lisant un grand Stephen King. Le film ne cherche pas à tout expliquer : il laisse des zones d’ombre, des silences, des ellipses qui nourrissent le mystère et invitent le spectateur à s’impliquer activement dans la narration tout en semant des indices d’une mythologie plus large.Outre l’évidente parenté avec Magnolia, on discerne l’empreinte de Denis Villeneuve dans ses tons délavés et pluvieux, comme dans Prisoners, instillant un malaise constant. Les échos de Hereditary d‘Ari Aster se font sentir dans l’exploration du trauma familial et du surnaturel insidieux, tandis que l’humour noir et les twists inattendus rappellent Get Out de Jordan Peele. Cregger cite également Sam Raimi pour ses mélanges audacieux de comédie et d’horreur gore, ainsi que Quentin Tarantino pour sa structure non-linéaire jouant avec les perspectives. On pense aussi beaucoup au cinéma de Roman Polanski cinéaste du malaise et en particulier àRosemary’s Baby. L’ombre de Stephen King plane sur le film, avec l’irruption d’un mal ancien dans une société moderne, évoquant des œuvres comme It ou The Stand. Ces influences ne sont pas de simples hommages ; elles sont intégrées de manière organique, permettant à Cregger de créer un hybride unique qui transcende les genres.Mais Cregger a su développer sa propre identité. Le lien entre Weapons et Barbarian est évident, et on reconnaît la patte de l’auteur dans chacun de ces films.
Conclusion : Weapons offre une expérience cinématographique horrifique presque parfaite. La comédie et l’angoisse se mêlent pour créer une expérience collective incroyable pour le public. Il est réjouissant de constater que Weapons parvient à être à la fois humoristique, avec des jumpscares et du gore, tout en restant intelligent grâce à des personnages profonds et nuancés. Cregger maîtrise si bien cet art qu’il donne l’impression que cela vient naturellement, mais en réalité, Weapons est une œuvre d’une grande maitrise.Qu’on se le dise Zach Cregger IS THE REAL DEAL!
Peut-être mon film préféré de cet été, et la sensation pour moi aussi d’avoir découvert un nouveau poids lourd de l’horreur. Vous avez raison de dire que le principal attrait de ce scénario réside dans les zones d’ombres laissées inexplorées.
Hélas, j’ai bien peur que le succès fracassant du film ne vienne affadir l’originalité de ce réalisateur puisqu’on évoqué déjà une prequelle à « Weapons » centrée sur le personnage de Gladys.