ARMY OF DARKNESS (1992)

Sorti en 1992 sous un titre imposé par les studios pour le détacher de ses prédécesseurs, Army of Darkness marque le moment où un cinéaste, au sommet de sa maîtrise, décide de tout réinventer. À sa sortie, le troisième volet de la saga initiée avec The Evil Dead a pu déconcerter : trop comique pour être vraiment horrifique, trop pulp pour être pris “au sérieux”, trop excessif pour entrer dans une case. Et pourtant, avec le recul , il apparaît aujourd’hui comme l’un des sommets de la filmographie de Sam Raimi. Un film où transparaît une joie de filmer absolument contagieuse, presque enfantine, mais d’une précision remarquable. Le projet précède le film car l’idée d’envoyer Ash dans un passé médiéval est consubstantielle à la saga. Evil Dead II devait initialement se dérouler entièrement en 1300, mais le budget de l’époque rendait l’ambition impossible. Le succès de Darkman en 1990 changea la donne : Universal, satisfait de sa collaboration avec Raimi, accepte de co-financer une suite avec Dino De Laurentiis, chacun apportant la moitié d’un budget de douze millions de dollars. Le studio pose alors une condition qui apparait paradoxale encore aujourd’hui : ne surtout pas vendre le film comme un troisième Evil Dead, mais comme un objet autonome  l’une des rares fois où Hollywood refusa de capitaliser sur une marque déjà établie. Là où les deux premiers films étaient des huis clos forestiers, Army of Darkness ouvre littéralement l’espace, propulsant son anti-héros dans un univers médiéval digne des récits de fantasy. Ce choix n’est pas seulement narratif mais reflète une stratégie de carrière, Raimi cherche alors à toucher un public plus large, à s’éloigner du pur film d’horreur pour explorer une forme hybride, mêlant aventure, comédie et fantastique. Une décision qui sera d’ailleurs au cœur de certaines critiques à l’époque, mais qui constitue aujourd’hui la singularité du film.

Sam et Ivan Raimi écrivirent un scénario nourri autant par A Connecticut Yankee in King Arthur’s Court de Mark Twain que par les Voyages de Gulliver de Swift. Plus que tout, le film est une lettre d’amour aux grands films d’aventure de Ray Harryhausen  (Clash of the Titans, Sinbad, Jason and the Argonauts)  que Raimi vénérait enfant. L’armée de squelettes qui constitue le cœur spectaculaire du film est un hommage direct à l’animation image par image. Mais les références abondent : les mots magiques « Klaatu Verata Nikto » renvoient à The Day the Earth Stood Still (1951), la fin apocalyptique originale évoque La Planète des Singes (1968), les duels sur les escaliers rappellent Errol Flynn dans The Adventures of Robin Hood (1938). Les Three Stooges dictent la tonalité générale. Les EC Comics hantent les séquences de morts-vivants. Et Prince Vaillant irrigue chaque plan d’armures et de bannières qui tente de donner un cadre épique crédible à ce chaos réjouissant. Ces influences ne sont jamais dissimulées mais toujours digérées. La production fut éprouvante : tournée en plein été californien sur un immense décor de château construit aux portes du désert du Mojave, l’équipe affronta des journées brûlantes et des nuits glaciales. Les contraintes budgétaires obligèrent le chef opérateur Bill Pope à ne tourner que quelques heures par semaine. Chaque dollar dépensé dans ces conditions extrêmes se voit à l’écran  aucun n’est gaspillé. Ce contexte de production sous contrainte éclaire un point essentiel : tout ce qu’on voit à l’écran a été arraché de haute lutte.

Si Army of Darkness fonctionne aussi bien c’est parce que Raimi y déploie une mise en scène d’une inventivité constante. Tous les éléments de son langage sont présents : mouvements de caméra ultra-rapides, les travellings subjectifs emblématiques de la force maléfique, les angles déformants qui transforment le château médiéval en décor expressionniste, les ruptures de ton visuelles. Mais ici, tout est poussé plus loin, presque jusqu’à l’abstraction. Il y a une énergie cinétique permanente, une sensation que le film pourrait dérailler à tout moment  et c’est précisément ce qui le rend si vivant. Mais Army of Darkness ajoute une dimension que les deux premiers films ne pouvaient atteindre : l’ampleur. Le film oscille entre le slapstick des séquences en huis clos notamment la scène du moulin où Ash affronte ses doubles miniatures, hommage direct aux Voyages de Gulliver  et la grandeur épique des batailles médiévales. La caméra zoome, pivote, plonge, commente l’action, la précède, parfois la provoque. Bill Pope futur chef opérateur des Spider-Man et Matrix  signe ici une image acrobatique et frénétiquement dynamique. Le montage est l’un des aspects les plus sous-estimés du film. Raimi enchaîne références, gags visuels et scènes d’action sans jamais laisser retomber l’énergie. Les transitions entre registres sont invisibles parce qu’elles sont calibrées au plan près. Le film sait quand couper avant que le gag ne s’épuise, quand laisser respirer un moment pour mieux fracasser le suivant. C’est le montage d’un cinéaste qui a appris le timing comique par la pratique et non par la théorie.

Au centre de ce dispositif, il y a bien sûr Bruce Campbell. Et dire qu’il est parfait dans le rôle d’Ash est encore en dessous de la réalité. Sa performance est littéralement élastique. Il tord son visage, son corps, sa voix avec une précision qui évoque immédiatement les grands comiques physiques. La comparaison avec Jim Carrey n’est pas usurpée. Campbell invente une forme de jeu où le corps devient un effet spécial à part entière. Chaque réaction est amplifiée, chaque douleur devient gag, chaque victoire est teintée d’auto-dérision. Mais réduire sa performance à un simple exercice comique serait une erreur. Il y a chez Ash une forme d’héroïsme paradoxal : arrogant, lâche, opportuniste… et pourtant indispensable. Ce décalage constant entre posture héroïque et réalité grotesque est au cœur de la mécanique du film. Comme Adam West en son temps, Campbell est à la fois un action hero crédible et une parodie sarcastique de l’héroïsme old school  dans le même plan, sans jamais fissurer la cohérence du personnage. Ash Williams est un fanfaron persuadé d’être plus malin que tout le monde, qui échoue par arrogance, et dont la rédemption finale reste teintée d’auto-satisfaction. « This is my boomstick », « Hail to the king, baby », « Groovy »  ces répliques sont devenues des reliques de la culture populaire. Leur force ne tient pas à leur texte, mais à la manière dont Campbell les déclament, avec ce mélange de sincérité totale et de conscience aiguë de leur absurdité. Danny Elfman, compositeur de Darkman, écrivit le thème principal  le « March of the Dead ». Mais après les reshoots imposés par Universal, Joseph LoDuca, compositeur historique de la saga, reprit l’ensemble du score, enregistré avec l’Orchestre Symphonique de Seattle. Le résultat oscille entre le serial d’aventure des années cinquante, la fanfare médiévale et quelque chose de plus organique, presque sale, qui rappelle les origines modestes de la série. La musique croit en ce qu’elle accompagne  c’est précisément ce qui rend le décalage si efficace. A sa sortie en février 1993, le film rapporta à peine son budget. Le temps a fait ce que le box-office n’a pas fait : lui donner raison.

Conclusion : Avec le temps, Army of Darkness s’impose comme l’un des films les plus libres et les plus inventifs de Sam Raimi. Ni vraiment horreur, ni vraiment comédie, ni vraiment aventure, il avance en dehors des cases et c’est précisément ce qui fait sa force. Raimi y filme avec une énergie rare, Bruce Campbell y trouve son rôle définitif, et chaque idée  même la plus folle  est assumée jusqu’au bout. Army of Darkness marque le moment où Sam Raimi libère totalement son cinéma : un mélange d’horreur, de slapstick et d’aventure médiévale qui défie les genres. Un film hybride, inventif et joyeusement chaotique, devenu culte.Groovy !

Ma Note : B+

Un commentaire

  1. Très belle analyse, Patrice. J’avais vu Army of Darkness il y a quelques années, mais il ne m’en reste qu’un souvenir assez lointain. Ton texte donne clairement envie de le revoir avec un œil neuf.

    J’aime beaucoup ton idée du film “hors case” : ni pur horror movie, ni simple comédie, ni vraie fantasy classique. C’est sans doute là que Sam Raimi devient passionnant, quand il transforme les contraintes en terrain de jeu total.

    Et Bruce Campbell, forcément… Ash reste ce héros débilement génial, arrogant, grotesque, mais impossible à remplacer. Rien que pour retrouver cette énergie artisanale, débridée et complètement “Groovy”, je vais devoir le remettre dans ma liste.

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