OBSESSION (2026)

Obsession produit pour un million de dollars et acquis pour quinze millions, illustre la course des studios pour signer les futurs grands noms de l’horreur, un genre florissant et rentable. Après avoir mis en ligne en 2023 son court d’horreur The Chair, repéré par le producteur James Harris , Curry Barker refuse l’adaptation longue qu’on lui propose et soumet à la place le concept d’Obsession, né d’une idée surgie devant un épisode des Simpsons , celui où Bart obtient une patte de singe aux vœux catastrophiques. Obsession réactive donc le mythe de la patte de singe hérité de The Monkey’s Paw de W. W. Jacobs, et le revitalise en combinant angoisse, jump scares et comédie noire dans une mécanique d’une précision chirurgicale. Le récit fait résonner un large spectre d’influences qui vont de La Fiancée de Frankenstein à l’épisode Time Enough at Last de La Quatrième Dimension, en passant par Pet Sematary tout en intégrant des échos visuels au Pulse (2001) de Kiyoshi Kurosawa et des passages d’une noirceur quasi démoniaque. Le film pousse également la logique de possession amoureuse de Liaison Fatale vers une forme plus radicale. L’interprétation d’Inde Navarrette rappelle l’intensité émotionnelle et physique d’Isabelle Adjani dans Possession, tandis que la structure narrative évoque une version longue de l’épisode Loved to Death des Contes de la crypte. Sur le plan des filiations, Barker s’inscrit dans la trajectoire de réalisateurs venus de la comédie avant de bifurquer vers l’horreur : Zach Cregger (Barbarian), Jordan Peele (Get Out) ou encore les frères Philippou (Talk to Me). Obsession reprend certains codes popularisés par Cregger dans l’horreur contemporaine : violence sadique, humour né de personnages réagissant à la tragédie avec un égoïsme pathétique. Barker fusionne enfin le mythe de la patte de singe avec celui de Pygmalion pour explorer la toxicité romantique et les dérives du désir de contrôle.

Le film adopte une échelle modeste, mais Barker oriente chaque choc et chaque rupture comique dans une recherche constante d’impact maximal. Il optimise le tempo des effets, écarte toute surcharge explicative et préserve la pure efficacité du dispositif. L’absurdité non résolue de la prémisse installe une tension durable. Barker façonne Obsession avec une esthétique sombre et mélancolique, parsemée de touches d’humour et ancre l’horreur dans une matérialité concrète en privilégiant les effets pratiques. Les scènes chocs s’inscrivent dans une grammaire de violence brute. Mais Obsession ne se contente pas d’être un exercice de style : il repose sur un point de vue moralement explosif. Barker choisit de raconter une horreur objective, un homme qui vole l’âme d’une femme et fabrique une réplique psychotique d’elle‑même pour en faire sa partenaire, exclusivement depuis la perspective du bourreau. Ce choix radical enferme le spectateur dans la logique du coupable, et non dans celle de la victime. Bear, employé timide d’un magasin de musique, n’ose pas avouer ses sentiments à sa collègue Nikki. Il utilise un vieux jouet censé exaucer un vœu et demande qu’elle l’aime plus que tout. Le sort fonctionne, mais Nikki devient une version déformée d’elle‑même : collante, obsédée, puis soudain terrifiée lorsqu’elle retrouve brièvement sa conscience. Autour d’eux, les amis s’éloignent, convaincus que Bear profite d’elle. La situation dégénère : Nikki se blesse, barricade l’appartement. Acculé, Bear appelle le service client du jouet… et entend la vraie Nikki, prisonnière et hurlante. Il comprend alors que son vœu a volé son âme et qu’il a déclenché un cauchemar qu’il ne peut plus arrêter. Cette scène du service client devient l’un des moments les plus terrifiants du film : un interlocuteur administratif répond avec une nonchalance absurde à une situation littéralement démoniaque. Barker actualise la mythologie démoniaque par une strate méta contemporaine : l’enfer bureaucratique, l’indifférence procédurale, la banalité du mal version hotline. Le film s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur la masculinité contemporaine. Une grande partie du cinéma d’horreur repose sur des hommes infligeant des violences atroces aux femmes. Obsession, lui, s’attaque à une peur masculine plus moderne : être perçu comme le type problématique dont tout l’entourage sait qu’il a profité d’une fille vulnérable. Comme Get Out retournait contre son public progressiste une forme de racisme feutré, Obsession détourne la misogynie intériorisée des « gentils garçons » timides pour en faire le véritable moteur de son horreur. Bear n’est pas un prédateur, mais un homme sensible et frustré qui, par douleur et égoïsme, franchit une limite morale et détruit deux vies. Il ne la violente pas, mais profite d’une situation qu’il a lui‑même créée, rongé par la culpabilité et par le fait que ses amis ont raison sur lui. Barker pousse le public à se demander combien de « gentils mecs » pourraient, dans certaines circonstances, commettre la même faute. Hommes et femmes n’y verront pas la même peur, mais Obsession laisse tout le monde avec une question dérangeante.

L’agaçante passivité de Bear tel que l’incarne Michael Johnston devient paradoxalement le moteur narratif : on observe ce personnage se saborder presque volontairement, incapable d’avouer son attirance pour une femme et s’enfonçant dans une spirale d’autodestruction. Johnston assume pleinement la dimension pathétique de Bear, refuse de le rendre aimable à tout prix et porte ainsi le noyau émotionnel du film. Face à lui, Inde Navarrette impose immédiatement Nikki : quelques secondes suffisent pour installer une jeune femme vive, légèrement autoritaire, animée par ses ambitions d’écrivaine. Une fois sous le sortilège, Navarrette réinvente totalement son langage corporel : la confiance s’efface, remplacée par une posture anxieuse, suppliante. Sa performance devient l’un des piliers du film, une incarnation virtuose de Nikki possédée, terrifiante dans son intensité, bouleversante lorsqu’elle redevient brièvement elle‑même, perdue et impuissante. Trois versions d’elle s’entrechoquent copie parfaite, succube hurlante incontrôlable, coquille vidée de toute volonté et c’est cette dernière, triste et dépossédée, qui donne à Obsession son véritable poids émotionnel, bien au‑delà de la satire des dynamiques amoureuses ou des fantasmes misogynes. Sa dévotion forcée envers Bear sonne aussi artificielle qu’une relation avec une AI mais en infiniment plus dérangeant, ce qui propulse Navarrette parmi les incarnations d’horreur les plus marquantes de la décennie.

La cheffe décoratrice Vivian Gray réaménage une maison de Burbank pour incarner le domicile de Bear, un espace marqué par la personnalité de sa grand‑mère plus que par la sienne illustrant la faiblesse du personnage. Le format 1,50:1 resserre le cadre comme une étreinte, installe une claustrophobie constante. La cinématographie de Taylor Clemons déploie des travellings lents, laisse les ombres envahir même les scènes diurnes. L’image respire une inquiétude diffuse. Clemons travaille avec Barker pour cadrer le film en composition centrale afin de générer un sentiment d’isolement et d’inconfort. Une fois que Nikki tombe sous l’emprise du sortilège, ils la filment parfois à contre jour, son visage englouti dans l’ombre, ce qui renforce son caractère insaisissable et imprévisible..Le montage, assuré par Barker lui‑même, impose une logique de dépouillement. Il accélère ou inverse les mouvements de Nikki, altère la continuité du geste, déforme la temporalité, et fabrique ainsi une présence surnaturelle sans recourir au numérique. Cette grammaire de l’effroi rupture, répétition, dissonance produit des moments d’horreur d’une efficacité remarquable, malgré un rythme parfois inégal. Le travail sonore constitue l’un des moteurs esthétiques du film. La partition de Rock Burwell, inspirée des années 80, dramatise les révélations horrifiques. Mais c’est surtout la conception sonore, agressive et puissamment sculptée, qui décuple l’impact de l’horreur : chaque souffle, chaque craquement, chaque distorsion frappe comme une intrusion physique dans l’espace du spectateur. Cailey Milito construit une toile auditive où les basses saturées vibrent comme une menace souterraine et où les silences eux mêmes pèsent comme des zones de danger imminent. L’ensemble fusionne musique et bruitages en un paysage sonore qui oscille entre l’onirique et le cauchemardesque.

Conclusion : Obsession, conte démoniaque à l’esthétique malade, cauchemar de toxicité porté par des cadres oppressants, un montage chirurgical, un sound design agressif et la performance hallucinée de la révélation Inde Navarrette, scelle définitivement la place de Curry Barker parmi les architectes de l’horreur à venir, aux côtés de Kane Parsons, Zach Cregger, Jordan Peele et des frères Philippou. Un reboot de The Texas Chain Saw Massacre pour A24 et un projet Blumhouse sont déjà en route, confirmant son ascension fulgurante.

Ma Note : A-

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