PUNISHER : ONE LAST KILL (2026)

Punisher: One Last Kill s’impose comme l’un des objets les plus radicaux produits sous la bannière du studio pas le plus ambitieux ni le plus maîtrisé, mais assurément le plus brutal. Ce n’est ni un blockbuster ni un épisode de série : c’est une déclaration de principe, tournée à toute vitesse dans les rues de New York durant trois semaines de juillet-août 2025, portée par deux hommes qui se font confiance depuis longtemps. L’idée d’un Special Presentation centré sur Frank Castle a germé pendant le tournage de la première saison de Daredevil: Born Again, mais la genèse du projet est indissociable d’une amitié plus ancienne. Jon Bernthal et Reinaldo Marcus Green se sont rencontrés dans un café avant de collaborer sur King Richard en 2021. Green avait déjà dirigé Bernthal dans l’une de ses meilleures performances, la mini-série HBO We Own This City de David Simon, et c’est de ce compagnonnage créatif qu’est né le désir de travailler ensemble sur le Punisher. Le projet s’inscrit aussi dans une logique de pont narratif parfaitement calculée : Marvel a mis en ligne le Special deux mois avant l’apparition du personnage dans Spider-Man: Brand New Day,Bernthal retrouve Tom Holland. Le titre lui-même joue sur l’ambiguïté : il laisse croire à la mort du Punisher, mais la vérité est plus brutale, la dernière cible de Frank Castle, c’est Frank Castle lui-même. La référence aux comics est centrale et revendiquée. Bernthal et Green ont puisé dans le run iconique de Garth Ennis. Green, qui a grandi avec les comics, est immédiatement remonté fouiller le grenier de sa mère pour retrouver ses vieilles issues. Le run The Punisher: Welcome Back, Frank d’Ennis, Steve Dillon et Jimmy Palmiotti a servi d’inspiration directe à One Last Kill. Ma Gnucci, apparue pour la première fois dans The Punisher (vol. 5) #4 en 2000, en est l’emprunt le plus manifeste. L’adaptation MCU modifie toutefois sensiblement la mythologie : dans les comics, la famille Gnucci n’a aucun lien avec la mort des Castle, simple dommage collatéral d’un règlement de comptes mafieux. Le Special réécrit cet élément pour ancrer Ma Gnucci au cœur du trauma de Frank. Green cite également comme influence le bref mais marquant run de Greg Rucka et Marco Checchetto, dont il reprend l’approche plus froide, clinique et introspective du personnage, ainsi que la dimension quasi documentaire de la violence. L’impact de Checchetto se ressent dans la manière dont le film cadre Frank comme une silhouette spectrale, écrasée par l’architecture urbaine. Dans cette même logique d’excès stylisé, les crimes commis dans Little Sicily et les criminels qui y évoluent relèvent d’une outrance assumée : figures abjectes, dégénérées, presque grotesques, qui semblent surgir autant des planches des comics de Mike Zeck que des paniques morales des vigilante movies des années 70. Rien ici ne vise la vraisemblance documentaire ; cette irréalité revendiquée devient un atout, renforçant la fable noire et l’excès moral du récit. L’autre influence majeure est cinématographique plutôt que graphique. Green et Bernthal livrent un thriller de vengeance crasseux, violent et ensanglanté de loin le projet Marvel le plus brutal jamais porté à l’écran. Bernthal incarne un Frank Castle brisé, vulnérable, en train de se désintégrer. Les hallucinations de ses camarades Marines morts, les scènes d’automutilation, les crises de larmes dans un appartement vide composent un portrait d’effondrement psychologique que l’acteur habite avec une grande intensité. Mais ce jeu traumatique poussé à l’excès, qui a longtemps fait la force de son interprétation, trouve ici ses limites : après des années passées dans la peau du personnage, Bernthal frôle parfois la caricature, comme si l’intensité brute ne suffisait plus à renouveler la palette émotionnelle de Castle. Cette humanisation détourne en plus le personnage du Punisher implacable et monolithique des comics. Mais le scénario introduit, héritage direct d’Ennis, une idée autrement plus dérangeante : ce n’est pas la mort de sa famille qui a créé le Punisher, le traumatisme n’a fait que libérer une brutalité déjà présente. Frank Castle n’est plus une victime tragique, mais un homme qui a utilisé son deuil comme justification. Formulée clairement, cette lecture rendrait toute rédemption impossible. Le Special l’effleure, mais la caractérisation oscille entre vulnérabilité exacerbée et violence animale sans trouver l’équilibre permettant de tenir les deux simultanément. Face à lui, Judith Light en Ma Gnucci constitue la vraie surprise du projet. Connue pour Madame est servie, elle incarne une matriarche à la fois glaciale et pathétique, dont la confrontation directe avec Frank offre l’un des moments les plus saisissants du Special. Le personnage survit à la fin du récit, laissant une porte ouverte dans la continuité MCU.

Sur le plan formel, One Last Kill marque une rupture avec l’esthétique habituelle du studio. Le choix de Robert Elswit comme directeur de la photographie oscarisé pour There Will Be Blood, dont la filmographie s’étend de Boogie Nights à Michael Clayton introduit dans l’univers Marvel une texture visuelle inédite. Le rendu est granuleux, contrasté, avec des ombres profondes et impitoyables. New York y apparaît comme une ville en décomposition, filmée dans une palette désaturée où seul le rouge du sang éclate avec une précision graphique rappelant les comics originaux. Le travail d’Elswit évoque davantage le film noir des années 70 que le cinéma d’action des décennies suivantes. La structure bipartite du Special reflète cette ambition. La première moitié est un portrait intime de l’état mental de Frank plans serrés, flashbacks fragmentés, errance dans Little Sicily capturée en plan-séquence. La seconde bascule dans un enchaînement d’action quasi ininterrompu, filmé dans des espaces confinés escaliers, couloirs, toits qui accentuent la sensation de guerre totale en espace réduit. Sous l’influence de John Wick ou The Raid, Green privilégie des collisions brutales et désordonnées, des impacts que la caméra encaisse sans romantisme. Pour concevoir cette approche, Green s’est appuyé sur des ressources spécialisées en ligne, notamment des décryptages techniques réalisés par des coordinateurs de cascades et des analyses publiées sur des chaînes comme Corridor Crew ou Film Riot. On retrouve dans One Last Kill cette obsession pour la lisibilité des trajectoires, l’impact physique des coups, et l’usage de la géographie des lieux comme moteur dramatique. Les combats sont construits comme des puzzles spatiaux, dans chaque pièce, un angle mort, une rampe d’escalier, une porte entrouverte devenant un élément tactique. Cette logique d’excès se prolonge dans une complaisance revendiquée pour la violence brute, qui renvoie directement au cinéma d’exploitation : impacts secs, cruauté frontale, corps malmenés. Green filme cette brutalité sans filtre, comme un langage esthétique à part entière, assumant pleinement l’héritage des séries B les plus féroces.Quelques accrocs techniques viennent toutefois perturber l’ensemble : une cascade avec incrustation faciale ratée évoque une cinématique de PlayStation et trahit peut-être l’usage d’IA générative. One Last Kill fonctionne aussi comme une démonstration de force adressée aux décideurs du studio. Le mot « proof of concept » semble inscrit partout : rigueur formelle, casting, implication créative directe de l’acteur, refus des béquilles habituelles du MCU (humour, rédemption, scène post‑générique). C’est le récit d’un homme qui tente de refuser l’identité de machine à tuer que le destin lui impose, et qui n’y parvient pas. L’inévitabilité de cette capitulation, filmée sans complaisance par Green, constitue tout l’intérêt de One Last Kill.

Conclusion : Frustrant dans ses hésitations scénaristiques, remarquable dans ses ambitions formelles, porté par une performance de Bernthal qui offre au personnage sa version la plus intense, le Special n’est pas une révolution, mais il apporte une bouffée d’air vicié bienvenue. Sa brièveté frustre autant qu’elle concentre l’intensité. Ses failles techniques rappellent que l’ambition dépasse parfois les moyens. Pour les amateurs de Frank Castle, One Last Kill constitue une étape marquante : un récit d’inéluctable capitulation, où Frank Castle ne parvient pas à échapper à la machine à tuer qu’il est devenu. Une étape marquante, sombre et suffocante, dans la trajectoire du personnage. Le Punisher poursuit sa route, plus tourmenté et plus vivant que jamais.

Ma Note : B

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