
Le quatuor — qui sont en réalité cinq — Gore Verbinski- Johnny Depp-Terry Rossio- Ted Elliott-Jerry Bruckheimer a tenté de reproduire la formule magique qui avait transformé Pirates des Caraïbes en carton planétaire en 2003, mais en l’appliquant cette fois au bon vieux western. La question était simple : le train du succès peut-il siffler trois fois et la foudre frapper deux fois au même endroit ? La réponse, elle, est bien plus compliquée.
Pour les spectateurs d’un certain âge, ceux qui ont joué aux cow-boys et aux Indiens bien avant de manier des sabres laser, le retour à un western est toujours un plaisir. Cet amour sincère pour le genre transparaît chez les créateurs de Lone Ranger, qui multiplient les clins d’œil et les hommages aux classiques. La narration, confiée à un personnage très âgé, renvoie directement à Little Big Man. La chevauchée à travers Monument Valley paie son tribut à John Ford, tandis que l’attaque de la ferme cite ouvertement le Il était une fois dans l’ouest de Sergio Leone. Hans Zimmer participe lui aussi à cet exercice d’admiration, sa partition citant abondamment l’œuvre d’Ennio Morricone. Techniquement, le film est irréprochable. Il bénéficie du meilleur de l’artisanat hollywoodien, en particulier de la photographie sublime de Bojan Bazelli, qui magnifie les décors naturels et grandioses de l’Ouest américain. Face à ce spectacle, Armie Hammer se sort bien d’un rôle plutôt difficile, car son personnage est avant tout comique. Il apporte une sincérité touchante qui l’empêche de sombrer dans le ridicule, même si le scénario, malheureusement, ne lui offre jamais l’occasion de montrer une plus grande profondeur. Son duo avec Johnny Depp fonctionne convenablement, bien qu’on ne sente jamais une véritable complicité entre les deux acteurs. Parlons justement de Johnny Depp, la véritable vedette du film. Son Tonto est un personnage familier de son registre : un outsider décalé, légèrement excentrique. Cependant, il faut davantage le chercher du côté d’Edward aux mains d’argent ou de Barnabas Collins que de Jack Sparrow ou d’Ed Wood. L’aspect le plus fascinant de sa performance est son côté Buster Keaton, particulièrement flagrant durant les scènes d’action. Gore Verbinski, issu de l’animation, a toujours eu un goût prononcé pour le slapstick, visible dès son premier film, La Souris, puis dans sa saga Pirates des Caraïbes. Dans Lone Ranger, cette tendance est à son apogée lors des séquences de train. Celles-ci deviennent des morceaux de bravoure, à mi-chemin entre le cartoon et le cinéma muet, où sa mise en scène trouve sa plus grande efficacité. Le choix musical pour la scène finale, l’ouverture de Guillaume Tell, renforce cette impression au point que l’on s’attendrait presque à voir le film passer en noir et blanc à 16 images par seconde.
Malgré ces qualités, Lone Ranger souffre de deux problèmes majeurs : un problème de ton et un problème de rythme. Le premier souci est une crise d’identité flagrante. À quel public le film s’adresse-t-il vraiment ? S’agit-il d’une aventure épique et pleine d’action destinée aux adolescents et aux adultes, ou d’une comédie burlesque et cartoonesque pour les enfants ? Faute de trancher, l’équipe Bruckheimer-Verbinski-Depp livre un produit hybride qui ne satisfait pleinement aucune de ses cibles. Un exemple criant : comment justifier, dans un film estampillé Walt Disney Pictures, une scène où le personnage de William Fichtner dévore le cœur de sa victime devant le frère de celle-ci ? De même, pourquoi le duo d’acolytes, censé rappeler les pirates Pintel et Ragetti, oscille-t-il entre le ridicule et le profil de meurtriers psychopathes terrifiants, dont l’un est un travesti tueur en série ? Pourquoi faire se succéder sans transition des charges épiques et tragiques, comme celle des Comanches, avec une poursuite digne d’un dessin animé ? L’humour lui-même navigue maladroitement entre des gags pipi-caca et des allusions au viol homosexuel. Et que dire de l’introduction d’un élément fantastique — des loups-garous, à l’origine — finalement écarté pour des raisons budgétaires, laissant des vestiges incohérents dans le récit final ? Enfin, le marketing nous promettait la naissance d’un héros. Pourtant, le personnage du Lone Ranger n’accède jamais à ce statut. Il demeure un grand naïf maladroit, et toute tentative d’embrasser la mythologie du justicier masqué est immédiatement tournée en dérision. Le deuxième problème majeur est la longueur et la lenteur du film. Avec ses deux heures et demie, il aspire à l’ampleur des grands westerns classiques, mais en tant que blockbuster estival, il échoue à générer le moindre enthousiasme. Les morceaux de bravoure, presque tous articulés autour du chemin de fer, finissent par donner l’impression que les personnages tournent en rond sur des rails. Leurs péripéties s’apparentent plus à du remplissage qu’à une intrigue solide et bien construite. Ajoutons à cela un méchant archétypal, campé par un Tom Wilkinson qui semble avoir joué ce rôle des centaines de fois. Ce manque d’implication gangrène l’ensemble des seconds rôles, de William Fichtner à Helena Bonham Carter. Seule Ruth Wilson paraît réellement concernée par son personnage, mais elle donne l’impression de jouer dans un autre film. Conclure un blockbuster sur une musique aussi datée et pompeuse n’était sans doute pas, non plus, la meilleure des idées. Au final,
Conclusion : Lone Ranger reste une œuvre bancale, un train chargé de promesses qui, malgré quelques fulgurances techniques et comiques, finit par dérailler sous le poids de ses propres contradictions.
Ma Note : C
Et la critique vidéo d’époque :
