
Dix ans après sa sortie, Deadpool (2016) continue de fasciner par son audace. Après une première apparition catastrophique dans Wolverine Origins, le personnage se voyait offrir une seconde chance grâce à la fidélité de ses fans et à la ténacité de son interprète-producteur Ryan Reynolds. Suite à une campagne marketing inventive qui a marqué les esprits, le résultat arrivait enfin à l’écran. Mais que vaut réellement cette première tentative de super-héros « adulte » ? Deadpool a fait ses débuts dans les comics en 1991 dans le numéro 98 de New Mutants. Initialement inspiré du personnage DC Comics Deathstroke, il n’a trouvé sa véritable identité qu’en 1997 avec sa série régulière. Le scénariste Joe Kelly lui forge alors sa personnalité définitive de « Bugs Bunny des super-héros », transformant ses aventures en comédie d’action qui parodie le ton sérieux des comics de l’époque. Kelly introduit également les personnages de Blind Al et Weasel. Dans les années 2000, la popularité du personnage explose, le propulsant au rang de vedette dans une multitude de titres. Les fans jubilent quand, en 2009, ils apprennent que Wade Wilson (son véritable nom) figurera dans Wolverine Origins — logique puisque Deadpool est issu du même programme secret Weapon X qui a créé Wolverine. Malheureusement, ils déchantent rapidement face au traitement subi par le personnage qui termine le film, comble pour un bavard invétéré, avec la bouche cousue.
La Fox commande néanmoins le scénario d’un spin-off aux scénaristes de Zombieland (Rhett Reese et Paul Wernick), mais l’enterre après sa fuite sur internet. Fan du personnage et du script, le spécialiste des effets spéciaux Tim Miller tourne alors un demo-reel de quelques minutes avec Ryan Reynolds, toujours déterminé à rendre justice au personnage. L’accueil enthousiaste de cette séquence, qui fuite à son tour sur le net, convainc finalement la Fox de donner sa chance au projet. Certes avec un budget réduit pour un film de super-héros, mais une liberté totale, y compris un classement R inédit pour ce type de production. Le film s’ouvre façon Matrix avec des personnages figés en plein crash automobile, suspendus dans le temps et l’espace, tandis que défile un générique révolutionnaire. Aucun nom n’y figure, mais des mentions du style « produit par des connards » ou « réalisé par un incompétent trop payé » — donnant immédiatement le ton de ce qui va suivre. Cet esprit Monty Pythonesque (un gag du Sacré Graal est expressément cité lors d’une confrontation entre Deadpool et Colossus) constitue l’une des composantes de l’humour irrévérencieux qui baigne le film, tour à tour potache, graveleux ou métatextuel. Le personnage principal, conscient de sa nature fictionnelle, s’adresse directement au spectateur — se plaignant des contraintes budgétaires du studio, collant son chewing-gum sur l’objectif ou détournant lui-même la caméra alors qu’il s’apprête à interroger un méchant.
Le script initial arrive pratiquement intact à l’écran (seuls quelques gags sur Amy Winehouse, décédée depuis, ont disparu). Il raconte l’origine du héros en voix-off à travers une série de flashbacks s’articulant autour d’une scène d’action spectaculaire sur une bretelle d’autoroute. La familiarité assumée de l’intrigue nourrit les commentaires ironiques du personnage, qui se moque des reboots de la franchise X-Men (se demandant s’il va rencontrer James McAvoy ou Patrick Stewart) et même du statut de sex-symbol de son propre interprète ! Dans le premier flashback, Deadpool nous promet une histoire d’amour — et il ne ment pas. Même si sa fiancée (Morena Baccarin) exerce un métier peu conventionnel et que leur rencontre torride nous est montrée à travers un montage hilarant de leurs ébats, le film nous dévoile aussi leur vie commune, la façon dont ils se complètent et se soutiennent — jusqu’à ce que Wade, frappé d’un cancer terminal, la quitte pour ne pas lui infliger sa déchéance. C’est en acceptant l’offre de guérison d’une mystérieuse organisation qu’il acquiert ses pouvoirs de régénération, mais aussi sa défiguration. Sa traque du vilain Ajax (Ed Skrein), un sadique insensible à la douleur, vise autant la vengeance que l’espoir de retrouver forme humaine. Le film s’ancre pleinement dans l’univers mutant. Colossus, le héros métallique russe (magnifique création CGI de Digital Domain), y figure en bonne place. Accompagné de l’apprentie mutante adolescente Teenage Negasonic Warhead (Brianna Hildebrand), il tente de recruter Deadpool. Son utilisation comme contrepoint moral face à l’incontrôlable mercenaire constitue un coup de maître. Insensible à l’ironie, Colossus devient la cible des blagues du héros tout en lui servant de parfait faire-valoir. Le combat entre Colossus et Angel Dust (Gina Carano, vue dans Haywire et Fast & Furious 6), complice d’Ajax, offre également un pur plaisir de fan.
Le véritable exploit du film réside dans sa capacité à faire cohabiter des genres concurrents : comédie érotique, romance, thriller d’action, slasher gore, bromance et cartoon live, sans jamais perdre le spectateur. C’est un film conscient de sa nature mais jamais cynique, et il le doit avant tout à la performance exceptionnelle de Ryan Reynolds. Complètement investi dans le rôle, il « vend » chaque blague, même les plus choquantes, de manière totalement naturelle, utilisant à merveille l’autodérision sur son statut de sex-symbol ou ses précédentes expériences de super-héros (Green Lantern). Venu du monde des effets spéciaux, Tim Miller maximise brillamment son budget et filme l’action de manière percutante et lisible. Le film fourmille de clins d’œil visuels à l’univers des comics (les noms des créateurs du personnage figurent sur des panneaux de signalisation), marquant une étape supplémentaire dans la tendance actuelle des adaptations de comics. Confortés par le succès du genre, ces films n’hésitent plus à transposer au plus près l’esprit et les codes visuels du medium plutôt que d’en gommer les aspects les plus outranciers. C’est précisément ce qui détermine une adaptation réussie.
Conclusion : Avec son patchwork de tonalités, son aspect autoréférentiel et son contenu réservé aux adultes, Deadpool ne devrait pas fonctionner. Pourtant, Tim Miller et Ryan Reynolds sont parvenus à créer un film percutant, romantique et irrévérencieux — l’un des films de super-héros les plus satisfaisants de sa décennie. Dix ans plus tard, cette réussite continue d’inspirer les studios et prouve qu’il est possible de respecter à la fois le matériau d’origine et l’intelligence du public.
Ma Note : A
Deadpool de Tim Miller (sortie le 10/02/2016)
