Blade Runner 2049 [Critique] Film réplicant (A)

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Trente cinq ans après sa sortie le cinéma ne s’est toujours pas remis de la vision du futur de Ridley Scott dans Blade Runner. Le film devenu un classique nourrit  un véritables culte autour des mystères qu’il a laissé en suspens au point qu’essayer de lui donner une suite est un pari aussi risqué que d’ajouter un nouveau volume à la Bible. C’est pourtant ce que tente de faire le québécois Denis Villeneuve sous les auspices du producteur Ridley Scott et du co-auteur de l’original  Hampton Fancher…

Blade Runner fait partie de ces œuvres qui, en dépit d’un cuisant échec public et critique ont fini par acquérir un statut de classique, la vision du futur de Ridley Scott s’est imposée comme l’esthétique définitive du cinéma de Science Fiction, son influence s’étendant même au delà du genre (nous vous invitons à revoir par exemple le Se7en de David Fincher pour en juger). La surprise fut donc grande à l’annonce que Sir Ridley  en développait une suite, même si il venait de revisiter la saga Alien avec Prometheus. Plus surprenante encore l’annonce du retour d’Harrison Ford dans le rôle de Deckard quand on sait à quel point furent orageuses les relations entre Scott et sa vedette sur le tournage de l’original. Ce dernier confie toutefois le film au québécois Dennis Villeneuve qui en l’espace de quatre films (Prisoners , Sicario, Enemy et Premier Contact) s’est imposé comme un des réalisateurs les plus demandés et son style à la fois visuellement somptueux et énigmatique semble parfaitement convenir à cet univers. Malgré tous ses talents réunis l’ombre de l’original semble si immense que la crainte est grande qu’elle écrase le film sous le poids d’attentes démesurées. Ces craintes s’évanouissent au bout de quelques minutes : Blade Runner 2049 appartient au cercle fermé des grandes suites.

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Dans le monde de 2049, aux Nexus 6 à l’espérance de vie limitée du premier film ont succédé les Nexus 8 dépourvus de cette limitation à leur tour éliminés et remplacés par une nouvelle variété plus obéissante créée par un mystérieux  industriel Niander Wallace (Jared Leto). Au cours d’une enquête de routine sur un répliquant nommé Sapper Morton (Dave Bautista), K (Ryan Gosling) fait sur le lieux de son « job » une découverte qui va le mettre sur la piste d’un secret qui d’après son superviseur (Robin Wright) peut détruire la société. Trop de suites succombent à la tentation de reproduire de manière voilée la structure du film original ou ses moments mémorables qu’elles tentent de surpasser par une débauche de moyens ou d’effets spéciaux. Ici heureusement les cinéastes et le studio n’ont pas tenté de remodeler Blade Runner 2049 en blockbuster d’action pour plaire au grand public , il demeure un film de pure science-fiction existentielle mâtiné de film noir qui progresse à un rythme délibérément mesuré. Il y a bien sur des scènes d’action , mais elles sont brèves, brutales, jamais là pour remplir un quota de spectaculaire. Elles participent à l’intrigue et nous renseignent sur ses personnages. Bien-sur Denis Villeneuve revisite les figures imposées de l’univers, les voitures volantes survolent toujours un Los Angeles qui baigne dans un smog permanent qu’illumine seulement les néons de publicités holographiques géantes (Atari et Pan Am sont toujours aussi prospères qu’en 1982) , son héros en parcourt toujours les rues multiculturelles balayée par la pluie mais en étendant l’intrigue au delà des limites de la mégalopole – on la découvre entourée de favelas, cernée par des montagnes de détritus avec au loin une étendue radioactive – le scénario signé Hampton Fancher (co-scénariste de l’original) et Michael Green (Logan) lui permet de se tailler son propre espace esthétique. Avec ces paysages qu’on imagine glacés comme son Canada natal où s’étalent d’immenses fermes , ces décharges cyclopéennes ou ce Las Vegas qui baigne dans la fumée ocre des radiations d’une mystérieuse catastrophe Villeneuve et son directeur de la photographie Roger Deakins (c’est leur troisième collaboration) composent des images monumentales qui ne doivent rien au film de mille neuf cent quatre vingt deux. Leur richesse picturale et chromatique constitue peut-être le meilleur travail à ce jour du technicien anglais. Dans un paysage cinématographique de plus en plus numérique le monde de Blade Runner 2049 est particulièrement tactile, on y ressent le passage du temps dans les décors monumentaux de Dennis Gassner (The Truman Show). Les effets numériques sont bien présents, un travail impeccable de MPC et de la société française Buf en particulier lors d’une séquence à la fois troublante et poétique qui compte parmi les plus belles du film.

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De la même façon en conservant le même écart temporel entre l’action des deux films que celui qui sépare leurs sorties le scénario permet à Blade Runner 2049 de se distinguer de son modèle sur la base d’événements qui ont modifiés en profondeur son univers. Plane ainsi une ambiance post-apocalyptique, on devine que depuis 30 ans l’humanité et ses élites ont poursuivi la colonisation de mondes lointains laissant les populations les plus pauvres se débattre avec la pollution, les radiations et les réplicants. Les fans seront satisfaits de voir les éléments de l’original utilisés de façon à l’étendre et l’enrichir . Comme lui Blade runner 2049 mêle à la pure science fiction la sombre sensibilité du film noir. C’est d’ailleurs un des domaines où il surpasse l’original, l’enquête de K qui, au fil de rencontres sur la trace de Deckard prend une tournure plus personnelle et le conduit à s’interroger sur son passé colle mieux aux archétypes du polar hardboiled. Le film poursuit les réflexions existentielles déjà présentes dans le film de Scott et l’oeuvre de Philip K.Dick sur ce que signifie être humain , la nature des souvenirs et du réel. Mais Villeneuve est plus sentimental que le misanthrope Scott et s’intéresse à des questions plus émotionnelles sur la nature de l’amour , ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécu et la croyance que certaine valeurs valent de la sacrifier.

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Si il partage la tête d’affiche avec Ford, Blade Runner 2049 est bien le film de Ryan Gosling, présent dans quasiment toutes les scènes. On retrouve dans son personnage des échos de celui qu’il incarnait dans Drive des hommes tranquilles et déterminés, secrètement fragiles à la recherche d’un idéal au-delà de leur excellence dans leur profession. Ainsi quand à lieu enfin la rencontre freudienne avec Rick Deckard, joué avec une misanthropie hagarde par Harrison Ford le spectateur est pleinement investi dans sa quête plus que dans l’attente de réponses aux questions du premier film. Si le buzz autour d’une nomination à l’Oscar pour Ford semble prématuré, on retrouve enfin dans son jeu une émotion, une souffrance contenue qu’on y avait plus vu depuis longtemps. A leurs cotés les principaux personnages féminins nommés Joi (Ana Dearmas) et Luv (Sylvia Hoeks) sont particulièrement riches. La relation entre Joi et K. est non seulement très émouvante mais au cœur des aspects les plus science-fictionnels du film. Sylvia Hoeks , mannequin hollandais (comme Rutger Hauer ! ) devenue comédienne, fait de Luv, l’implacable émissaire de Wallace, une des meilleures méchantes de l’année. Dans le rôle de l’industriel demiurge Niander Wallace justement Jared Leto compose une figure méphistophélique dont la confrontation avec Ford est un des points d’orgue du film. Au final le plus incroyable dans travail de Denis Villeneuve c’est qu’il parvient également à répliquer l’expérience sensorielle hypnotique ressentie devant l’oeuvre de Scott. Le spectateur est pris dans un rythme envoûtant où le temps semble s’abolir sous les pulsations du score immersif et imposant de Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch (d’où surgissent des éclats de celui de Vangelis) .

Conclusion : Blade Runner 2049 véritable « film cathédrale » est une grande suite qui honore et prolonge l’original tout en étant marqué par l’esthétique et les thématiques de son auteur.

Ma note : A

Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve (sortie le 04/10/2017)

 

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3 réflexions sur “Blade Runner 2049 [Critique] Film réplicant (A)

  1. tomabooks 4 octobre 2017 / 16 h 10 min

    Tu donnes vraiment envie d’aller le voir ! On compte bien y aller ce Week-end mais avant ça nous devons rattraper notre retard en visionnant le Blade Runner original que nous n’avons jamais vu (Shame).
    Merci en tout cas pour cet article plus que complet !

  2. Patrice Steibel 4 octobre 2017 / 16 h 12 min

    Je vous encourage à voir l’original
    et si il vous plait , nul doute que 2049 répondra à vos attentes !

  3. Strum 5 octobre 2017 / 16 h 59 min

    Je pense que c’est assez différent du film original, qui reste insurpassé, du point de vue thématique. Davantage qu’un prolongement, c’est un film où Villeneuve explore d’autres thèmes, et en particulier la question de la filiation, de la recherche de ses origines, sujets qui lui sont chers. Esthétiquement, c’est réussi, mais assez froid, différent du côté organique de l’original qui pouvait compter il est vrai sur la prodigieuse musique de Vangelis (celle de Zimmer est ici pâle copie). Ce qui est réussi, ce sont les rapports entre K et Joi et la vision dystopique du futur. Ce qui est raté, c’est tout ce qui concerne Wallace, le créateur de répliquants, et ses aphorismes abstraits. Le Blade Runner de 1982 disait davantage sur ce que c’est d’être humain avec une narration et des mots plus simples. Mais dans l’ensemble, Villeneuve a réussi son pari. Je développe tout cela sur mon blog où j’ai également chroniqué le film. 🙂

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