FIRST MAN – Le premier Homme sur la Lune [Critique] Man on the Moon

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Je dois confesser que je vais voir chaque Damien Chazelle , toujours précédé d’une hype qui m’apparaît suspecte par esprit de contradiction,  avec le frein à main. La surprise n’en est que meilleure quand malgré cet état d’esprit j’en sors satisfait comme c’est le cas avec First Man. Il semble presque inévitable de le voir s’attaquer à un film sur la conquête spatiale tant cet accomplissement extraordinaire aurait pu lui permettre de célébrer sa dévotion  au professionnalisme qui doit primer sur tout y compris sur la vie sentimentale et familiale  pour parvenir à l’excellence. Pourtant le héros de First ManNeil Armstrong n’est pas contrairement aux précédents protagonistes de ses films tiraillé entre l’amour de son métier et sa vie intime , si il est dévoué à sa mission, n’est jamais aussi à l’aise que seul dans le cockpit d’engins aux limites de l’atmosphère  et  si il a énormément de mal à communiquer avec les siens, il a néanmoins une vie familiale. Le film est ainsi bâti sur une série de contrastes à l’image de son protagoniste qui est paradoxalement une figure parmi les plus connues de l’histoire de l’humanité et dont on ne sait quasiment.

Contraste entre l’immensité des distances à couvrir et l’impression de claustrophobie qui se dégage des capsules qui  permettent le voyage vers la lune.  Le réalisateur de Whiplash limite presque entièrement l’action aux astronautes eux-mêmes : ce qu’ils voient et entendent au cours de leurs missions évitant les vues panoramiques. Son directeur de la photographie Linus Sandgren , qui troque les couleurs chatoyantes du cinemascope de La la land pour une image granuleuse aux couleurs désaturées cadre les protagonistes au plus prés afin de nous faire partager leur espace et leurs émotions Cette proximité nous enferme littéralement avec eux dans ces cabines exiguës, grinçantes et hurlantes, prêtes à se disloquer à tout moment (la fragilité de ces vaisseaux est une constante à travers tout le film). Chaque détail, de la corrosion sur une vis à la condensation sur une fenêtre nous rendent l’expérience viscérale. Les contre-champs ne libèrent que rarement le spectateur puisqu’ils ne nous montrent l’immensité de l’espace qu’au travers d’ étroits hublots. Bien que l’issue des missions d’ Armstrong ne fasse évidemment aucun doute, cette approche si elle refuse un spectaculaire trop ostentatoire n’empêche pas ressentir de manière viscérale le danger.

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Autre contraste celui entre  la complexité de la mission et la technologie dont dispose la Nasa pour l’accomplir que rend parfaitement la sobriété du production design de Nathan Crowley collaborateur attitré de Christopher Nolan.(notamment sur Interstellar . Damien Chazelle en insistant sur chaque  sur chaque boulon chaque rivet de la coque de ses capsules , nous rappelle que la conquête de la lune est un des derniers accomplissements de l’ère industrielle. Si First man n’adopte pas la forme classique des films historiques  Chazelle  fait entrer des éléments du contexte de l’époque à travers des actualités , des discours  et même un poème de Gil Scott Herron qui rappelle que tout le monde ne partageait pas l’enthousiasme pour la conquête spatiale et que l’Amérique d’ Apollo était aussi déchirée par des mouvements sociaux et raciaux.

Contraste toujours entre l’aspect presque banal du travail quotidien des astronautes en regard de la portée extraordinaire de leur mission. Comme dans cette scène où Deke Slayton (Kyle Chandler) annonce à Armstrong en train de se laver les mains qu’il dirigera la mission et sera donc sans doute le premier homme à marcher sur la lune. C’est par ce biais que Damien Chazelle glisse au cœur de la tension du film un humour discret par exemple dans les cours de simulation de vol et de physique des fusées au fur et à mesure que les personnages secondaires prennent forme portés par un casting extraordinaire.

First Man (2018)

Contraste enfin qui se retrouve  même dans la cabine de la mission finale vers la lune dans la cohabitation entre Buzz Aldrin (un excellent Corey Stroll)  ambitieux volubile qui dit  toujours ce qu’il pense et un Armstrong  taiseux,  à qui la  compréhension laconique entre camarades astronautes  convient parfaitement, incapable de communiquer ce qu’il ressent même à sa femme et ses enfants. L’épouse d’Armstrong Jan est  interprétée avec fièvre par Claire Foy  qui l’ incarne comme quelqu’un qui aspire à une vie «normale» et tente de la mener dans des circonstances extraordinaires  au fur et à mesure que le film avance, la performance de Foy grandit en force et amène le spectateur à réaliser  que son fardeau  n’est pas seulement sa propre peur mais aussi d’exprimer  toutes les émotions que son mari réprime. Armstrong reste une énigme même sous les traits de Ryan Gosling  dont le visage demeure indéchiffrable même si on devine les tourments qui l’assaillent par un frémissement dans la voix ou un regard qui s’assombrit. Il incarne Armstrong comme un fougueux qui a appris à garder ce qu’il ressent pour lui mais qui laisse passer  juste assez d’émotion pour inspirer une autorité discrète. 

First Man est un film hanté par la mort qui semble roder autour d’Armstrong . Peu après être revenu vivant du vol qui ouvre le film , on le suit dans les  derniers jours  de sa petite fille atteinte d’un cancer qui finira par l’emporter. Ces séquences éclairent la personnalité d’ Armstrong qui suit le traitement de sa fille avec la précision de l’ingénieur qu’il ne cesse jamais d’être. La faucheuse frappe ensuite de façon régulière ses compagnons, en particulier Ed White (un superbe Jason Clarke) avec qui les Armstrong avaient tissé un lien particulier ainsi qu’ Elliot See (Patrick Fugit). Le destin de ces deux hommes accentue considérablement les enjeux humains du drame. La manière dont Chazelle dépeint l’accident lors d’un test Apollo 1 qui coûte la vie à trois astronautes  est terrifiante avec  ces hommes serrés les uns contre les autres  soudainement engloutis par les flammes à cause d’une simple étincelle,  le vide provoqué par la combustion faisant  s’affaisser   vers l’intérieur la porte de leur capsule. Et bien-sur la mort plane  au-dessus de sa famille alors qu’il s’apprête à effectuer le voyage le plus dangereux de l’histoire humaine. FirstMan-one-cinemadroideAinsi au delà de l’aspect viscéral attendu de sa représentation de la conquête spatiale Damien Chazelle et son scénariste Josh Singer (Pentagon Papers mais aussi l’excellent Spotlight) m’ont vraiment convaincu par l’hypothèse qu’ils émettent  de l’origine de  la motivation de l’astronaute ne se trouve ni dans le patriotisme ni dans l’ambition mais dans une tentative impossible d’échapper au chagrin. C’est cette clé qu’il donne au mystère Armstrong tout à la fois psychologique et poétique qui donne tout son sens au projet. La marque ultime de la réussite de First Man   tient dans le fait  que cette révélation apparaît lors de  la scène si attendue mais redoutée des  premiers pas sur la Lune qui parvient à être  à la fois la plus spectaculaire mais aussi la  plus bouleversante du film.  La majesté silencieuse du drame doit beaucoup à la partition magistrale de Justin Hurwitz, à l’image du film, intimiste et majestueuse, allant de passages tendres et mélodiques  à de rares explosions de puissance lorsque la surface lunaire est aperçue pour la première fois. Un  morceau tout particulièrement (The Landing ) sublime, évoque sans les singer  les meilleurs scores de Hans Zimmer, et le place donc à la table des grands. 

Conclusion : Au delà de l’aspect viscéral extraordinaire de sa représentation de la conquête spatiale Damien Chazelle est convaincant par la clé à la fois psychologique et poétique qu’il donne au mystère du personnage si connu mais énigmatique qu’est Neil Armstrong. Un point de vue qui donne tout son sens au projet.  

Ma note : A

First Man de Damien Chazelle (sortie le 17/10/2018)

 

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