LA MULE (Critique)

On est frappé dès le premier plan du film par le visage émacié d’Eastwood sous un chapeau à large bord évoquant ses débuts chez Leone, les os saillants, le visage marqué par le grand âge , alors qu’on l’avait laissé il y a 6 ans (dans Une nouvelle chance pour ce qui devait être son dernier rôle à l’écran)  encore solide. Pour la première fois sa grande carcasse apparaît voûtée, sa silhouette frêle, son pas se fait traînant. Bien qu’il soit encore alerte pour ses 88 ans, la sensation pour celui qui, comme spectateur, a connu toute sa vie le Clint Eastwood monolithique s’apparente à celle qu’on ressent quand on voit ses parents vieillir. Mais passé ce choc initial on est vite rassuré Clint l’espiègle n’a pas dit son dernier mot. Sous couvert de la fiction en incarnant ce grand-père indigne, râleur, méfiant envers les téléphones portables, internet , les SMS et tous les aspects de la technologie moderne, gentiment raciste et homophobe, amateur coquin de plan à 3 (pas moins de deux dans le film! ) Eastwood joue la provocation paisible titillant ses détracteurs qui ne retiennent de lui que son image de réactionnaire. Construit-il un personnage ou Earl Stone est-il son émissaire à l’écran ? Ainsi dans une brève scène, il s’arrête pour aider un couple noir à changer un pneu crevé qui lui reproche d’utiliser le mot «Negro». Dans une autre , il rencontre un groupe de motards lesbiennes qu’il prend pour des hommes. Mais si Eastwood met en scène l’inadaptation de son personnage à cette nouvelle Amérique qu’une conscience politique nouvelle a profondément changé, il démontre aussi sa volonté d’essayer de la comprendre . Ainsi sans trop réfléchir, lors de ces deux rencontres le vieux protagoniste s’habitue immédiatement au nouvelles terminologies de ce nouveau monde. La scène la plus révélatrice de ce film sur le plan politique est sans doute celle où un automobiliste d’origine mexicaine est arrêté par des agents de la DEA à la recherche de Earl.  Terrifié il montre sa coopération et fait remarquer que le risque d’être abattu par un policier est un des plus importants pour les hispaniques.La conclusion de l’incident étant qu’il ne parle même pas espagnol !

Avec ce portrait d’un homme qui au soir de sa vie réalise qu’ayant toujours fait passer sa réussite professionnelle et sociale avant sa vie familiale il a négligé ceux qui l’aimaient le plus et sollicite leur pardon la nature autobiographique de La Mule semble évidente. Pourtant derrière l’apparente contrition de l’auteur de Gran Torino  cette tournée d’adieu se fait plutôt sur l’air de « Je ne regrette rien ». Si Earl comme Clint déplore le temps perdu (« Je pouvais tout acheter sauf le temps » ) il n’exprime pas vraiment de remords. D’ailleurs que ce soit son ex-épouse amère (excellente Diane Wiest) qui lui reproche un mariage de dix ans gâché , alors qu’il consacrait plus de temps et d’argent à sa ferme florale qu’à son épouse et ses enfants, sa fille (Alison Eastwood la propre fille du réalisateur) qui ne lui a plus adressé la parole depuis qu’il a oublier d’assister à son mariage ou sa petite-fille (Tessa Farmiga) qui malgré son amour inconditionnel pour son grand-père a presque renoncer à le réhabiliter, toutes finiront par lui pardonner. Comme sans doute les proches du grand Clint auront pardonné ses incartades et la grande famille libérale du cinéma l’excuse de ses prises de position polémiques (on se souvient de son dialogue surréaliste avec une chaise vide censée représenter Obama lors de la convention républicaine de 2012) .

La mule , si on met de côté l’aspect autobiographique appartient à la veine des films tendres de son auteur sur ses losers magnifiques perdus dans un monde qui n’est plus le leur. Le scénario de Nick Schenk (déjà auteur de Gran Torino) est un mélange divertissant de comédie et de drame qui prend la forme d’un road-movie . Les livraisons qu’il effectue pour le cartel sont autant d’occasions pour Earl de parcourir une dernière fois ces routes, sans doute les mêmes que Philo Beddoe son personnage de Doux , Dur et Dingue ou Bronco Billy ont arpenté, chantant des airs country , dégustant des bières, savourant des sandwichs au porc et partageant son lit avec deux prostituées à la fois, fournies par le patron du cartel (Andy Garcia). Bien sur en cours de route des livre des centaines de kilos de cocaïne d’une valeur de plusieurs millions de dollars, mais la portée morale des actes de Earl ne semble jamais préoccuper Eastwood. Même si au cours du film il essaye de rattraper des décennies de négligence avec l’argent de la drogue, les villes qu’il traverse semblant victimes du même abandon que celui de sa propre famille. Si le réalisateur Eastwood sait manier l’art de la tension la Mule, malgré son sujet, est un film aussi décontracté que les deux agents de la DEA à ses trousses , Colin Bates (Bradley Cooper impeccable même dans ce petit rôle) et son partenaire incarné par Michael Peña. Le personnage de Cooper ne semblant pas , après une confrontation avec Earl dans un café qui lui recommande de ne jamais oublier un anniversaire de mariage, enchanté d’arrêter le vieil homme. La route se fait ainsi de manière linéaire sans surprises mais sans temps morts grâce au montage expert de Joel Cox (collaborateur d’Eastwood depuis L’inspecteur ne renonce jamais en 1976), magnifiquement éclairée par le québécois Yves Bélanger (Dallas Buyers Club, Wild ) jusqu’à sa conclusion triste mais inévitable.

Ma note : B+

La mule de Clint Eastwood (23/01/2019)

2 commentaires

  1. Critique parfaite d’un film « tendre » en effet mais sans doute pas aussi mineur qu’il y paraît (ou alors Bronco Billy est aussi un film mineur).
    Ici Clint démontre qu’il a encore la main verte, et la libido de la même couleur. Le Pâle Rider devient cavalier noir dans sa Lincoln flambant neuve. Il prend plaisir à nous montrer l’Amérique telle qu’il la voit aujourd’hui, usant à dessein de clichés sans doute (toutes les communautés sont tout de même caricaturales, jusqu’à ces trafiquants d’opérette) mais pour mieux en souligner la variété. Sans oublier l’intime qui forcément émeut.

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