TERMINATOR DARK FATE (2019)

On aurait pu croire que l’échec critique et public de l’effroyable Terminator Genisys avait définitivement sonné le glas de la franchise initiée par James Cameron en 1984. Pourtant, les lois sur la propriété intellectuelle allaient, en restituant les droits à leur créateur, faire resurgir une nouvelle fois la série, à la manière de l’endosquelette s’extirpant des décombres d’un semi‑remorque dans le premier film. Trop occupé par le tournage des quatre (!) suites d’Avatar, Cameron propose à Skydance de superviser et produire une nouvelle itération prenant la forme d’une « legacyquel » ignorant tous les films postérieurs à T2. Il en confie la réalisation à Tim Miller, dont il avait apprécié le travail sur Deadpool. Il parvient même à convaincre Linda Hamilton de reprendre le rôle de Sarah Connor , ce qu’elle avait refusé pour le troisième volet, tandis qu’Arnold Schwarzenegger, fidèle au poste, accepte sans hésiter de réendosser le rôle du T‑800. À leurs côtés, une nouvelle génération d’acteurs est appelée à porter les suites envisagées : Mackenzie Davis (Blade Runner 2049), Natalia Reyes, jeune comédienne colombienne, et Gabriel Luna, aperçu dans le rôle du Ghost Rider dans Marvel’s Agents of S.H.I.E.L.D., choisi pour incarner le nouveau modèle de machine de mort, le Rev‑9. Sur le papier, la supervision du créateur de la saga et l’implication de Miller — dont la mise en scène dynamique sur Deadpool et les projets annexes, comme la série animée Netflix Love, Death & Robots en collaboration avec David Fincher, semblaient offrir un pedigree idéal, avaient de quoi rassurer. Mais la présence de pas moins de cinq scénaristes au cours du développement, Charles H. Eglee (prolifique auteur de télévision et co‑créateur avec Cameron de Dark Angel), Josh Friedman (showrunner de Terminator : Les Chroniques de Sarah Connor et collaborateur de Cameron sur Avatar 2), David S. Goyer (Blade, Batman Begins, Man of Steel), Justin Rhodes et Billy Ray (Capitaine Phillips, Hunger Games, Gemini Man), envoyait déjà un signal inquiétant. La vision du film allait confirmer ces craintes…

Le premier Terminator demeure le film préféré du rédacteur de ces lignes, un chef‑d’œuvre dont la boucle narrative parfaite se suffit à elle‑même. Les films ultérieurs y compris Terminator 2 : Le Jugement dernier, qui malgré son excellence, l’apport du T‑1000 et l’évolution de Sarah Connor, portait déjà en lui les germes des dérives futures — apparaissent comme des variations plus ou moins réussies autour du même thème, sans jamais remettre en cause la brillance de l’original. Chacun d’eux, à l’exception de l’abyssal Terminator Genisys, recèle au moins quelques moments réjouissants : la conclusion sombre de Terminator 3 : Le Soulèvement des machines, ou encore l’univers post‑apocalyptique plutôt convaincant de Terminator Renaissance. C’est donc avec une certaine bienveillance que nous attendions ce nouveau départ ; la déception n’en est que plus cuisante.Terminator: Dark Fate se heurte à la même contradiction que ses prédécesseurs : poursuivre l’histoire de Sarah Connor après Terminator 2 implique d’en invalider la conclusion. C’est précisément pour éviter cet écueil que McG avait choisi, pour Terminator Renaissance, la voie de la séquelle‑préquelle se déroulant durant la jeunesse de Kyle Reese. On aurait pu croire que l’armée de scénaristes réunie par James Cameron trouverait une solution élégante à ce problème structurel. Hélas, ils optent pour l’option la plus paresseuse : un futur qui répète à l’identique les circonstances du précédent, avec une IA nommée L.E.G.I.O.N. remplaçant Skynet, et des Terminators de série Rev se substituant aux T. Le film se contente ainsi de rejouer la même mécanique, sans l’envergure émotionnelle que Cameron savait autrefois insuffler à ses récits. En confiant le destin de l’humanité à une jeune Mexicaine modeste, Dani Ramos, Miller et ses scénaristes glissent un commentaire sur le climat politique actuel des États‑Unis plutôt bien amené : les gardes‑frontières, leurs drones et leurs centres de rétention semblent annoncer le règne inhumain des machines. En revanche, le discours pseudo‑féministe vantant une sororité artificielle convainc beaucoup moins, d’autant qu’il est écrit par une équipe exclusivement masculine. Il apparaît surtout comme une diversion destinée à masquer le manque d’originalité de l’intrigue.James Cameron avait promis un film renouant avec la structure resserrée et tendue de ses débuts. En réalité, Dark Fate prend la forme d’un quasi‑remake de T2, centré sur la traque de Dani par le Rev‑9. Le film enchaîne ainsi des variations de confrontations dans divers environnements industriels, jusqu’à un final qui renonce aux lois de la physique et du bon sens pour accumuler des climax si absurdes qu’ils semblent tirés d’une parodie de blockbuster. La première demi‑heure, pourtant, fonctionne plutôt bien : arrivée des voyageurs temporels, acquisition de la cible dans une usine automobile, poursuite en voitures, confrontation sur un pont autoroutier marquant l’entrée en scène de Sarah Connor. Tim Miller orchestre ces séquences avec efficacité, même si l’on perçoit déjà que les substituts numériques des acteurs manquent de poids et de texture, leurs mouvements étant trop rapides pour convaincre. À mesure que le film avance, les effets numériques prennent une place envahissante, et les affrontements homme machine, victimes de la loi des rendements décroissants, deviennent de moins en moins engageants. Quelques plans tirent leur épingle du jeu : le Rev‑9 se couvrant d’épines comme un oursin pour empaler ses assaillants, ou une séquence de guerre futuriste avec Tom Hopper mais ces moments pourraient appartenir à n’importe quelle franchise de science‑fiction. On ne retrouve jamais le côté viscéral des deux premiers volets (ni même du troisième), remplacé par des combats super héroïques improbables dans des environnements numériques de plus en plus artificiels. Avec ce second long‑métrage, Tim Miller ne confirme pas les espoirs placés en lui après Deadpool.

La seule véritable réussite de Dark Fate réside dans le personnage de Grace et dans l’interprétation de Mackenzie Davis, révélée dans Halt and Catch Fire puis remarquée dans Tully et Blade Runner 2049. Grace constitue un apport cohérent à la mythologie : un protecteur humain « augmenté », capable de survivre brièvement à une confrontation avec un Terminator. Les conséquences physiques de cette augmentation sont traitées de manière plausible, rappelant les souffrances de Kyle Reese dans le film de 1984. Mackenzie Davis, investie physiquement et émotionnellement, retrouve la fièvre et l’intensité du jeu de Michael Biehn. Elle semble parfois jouer dans un autre film, bien meilleur, que celui de ses partenaires. Espérons que ce rôle serve de tremplin vers des personnages héroïques plus aboutis, tant elle semble taillée pour ce registre. Linda Hamilton, dont le marketing du film mettait en avant le retour à 62 ans dans le rôle qui fit sa gloire, aurait sans doute mieux fait de rester dans sa retraite de la Nouvelle‑Orléans plutôt que de revenir pour incarner cette caricature de la Sarah Connor de T2. Physiquement, Hamilton compose une figure frappante, elle s’est entraînée dans le désert avec des Bérets verts, tandis que des médecins lui prescrivaient suppléments alimentaires et hormones bio‑identiques pour renforcer sa musculature et son apparence constitue une évolution crédible de la guerrière de T2. Mais son personnage souffre du même problème que l’ensemble du projet : pour lui redonner une motivation, Dark Fate doit invalider la conclusion de T2, où nous l’avions laissée enfin en paix. Le film s’en charge dès les premières minutes, dans une séquence brutale post‑T2 dont l’impact est affaibli par l’usage massif de CGI et de de‑aging, une métaphore parfaite de ce Dark Fate. Ce trauma, censé faire de Sarah une figure brisée et rageuse, paraît si artificiel qu’on ne ressent jamais l’émotion du personnage, réduit à une vieille guerrière sarcastique multipliant les grognements supposés badass. Que reste‑t‑il d’un personnage légendaire lorsqu’on le prive de son iconographie et de ses caractéristiques essentielles dans un film qui porte pourtant son nom ?

La réponse se trouve dans le personnage de « Carl », un T‑800 devenu vendeur de rideaux, expliquant à Dani comment il a conseillé un client sur le meilleur motif pour une chambre d’enfant… Cette scène existe bel et bien. Cette évolution se veut l’étape suivante du processus d’humanisation amorcé dans T2, grâce au programme permettant au Terminator d’émuler des sentiments humains. Mais poussée à ce point, la logique vire à l’absurde et vide le personnage de tout ce qui faisait son aura. On comprend le désir des auteurs d’explorer une approche inédite d’une icône si connue, mais en refusant de lui accorder ses attributs habituels, ils composent un personnage dépourvu du moindre intérêt. Ce n’est pas un hasard si Cameron ne lui faisait prononcer que 700 mots dans T2 : les longs dialogues explicatifs dont il hérite ici lui retirent encore un peu plus de mystique. Dieu sait si nous vénérons le chêne autrichien, mais il y a quelque chose de pathétique à le voir ainsi, semblant ne plus savoir comment interpréter son rôle signature. La jeune comédienne colombienne Natalia Reyes ne démérite pas, mais son rôle sous‑écrit ne lui permet pas d’exister davantage. Quant à Gabriel Luna, antagoniste du film, il livre une imitation correcte du T‑1000, sans toutefois parvenir à transmettre l’inhumanité glaçante que Robert Patrick incarnait si bien. Le Rev‑9 lui‑même manque d’originalité : le T‑X de Rise of the Machines combinait déjà endosquelette et métal liquide, et sa capacité à se dédoubler ne dépasse jamais le stade du gadget séduisant sur le papier mais sans impact réel à l’écran.

Conclusion : Le film aurait sans doute gagné à durer une demi‑heure de moins et à se passer d’Arnold Schwarzenegger. En l’état, Terminator: Dark Fate, trop long malgré une excellente Mackenzie Davis, se délite complètement après sa première demi‑heure pour sombrer dans une photocopie numérique de films bien meilleurs. Il offre à Schwarzenegger une sortie par la petite porte et cette fois, il ne reviendra pas.

Ma Note : C-

4 commentaires

  1. Eh bien voilà qui confirme mes inquiétudes !
    Je suis heureux de voir que nous nous retrouvons sur le T3 et le Renaissance que je ne trouve pas si mauvais, ainsi que sur le catastrophique Genesys qui visiblement n’est rien encore comparé au désastre qui transparaît dans cette chronique.
    Cette fois Sarah Connor se débrouillera sans moi.

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