
Hutch Mansell mène une existence qui s’effrite lentement. Une routine sans relief, un foyer qu’il aime mais où il se sent de plus en plus transparent, un travail qui ne lui demande rien d’autre que d’être présent. Tout semble figé, comme si sa vie avait été mise en veille prolongée. On devine pourtant autre chose derrière ce calme forcé : une tension sourde, un passé qui affleure, une énergie contenue qui cherche une issue. Le film joue longtemps avec cette impression d’homme trop calme pour être vraiment inoffensif. Et lorsque la situation dérape enfin, Hutch ne se retient plus. C’est là que surgit la scène qui change tout : un affrontement en huis-clos dans un bus nocturne, moment où sa façade se fissure et où l’ancien lui refait surface. Cette séquence en huis-clos, la meilleure du film, marque un tournant. D’une brutalité sèche, elle repose sur une chorégraphie assurée par les équipes déjà à l’œuvre sur John Wick ou Atomic Blonde David Leitch, coréalisateur du premier et réalisateur du second, est d’ailleurs à la production. Parmi les chorégraphes, on retrouve Daniel Bernhardt, visage familier des vidéoclubs des années 90, que certains producteurs avaient tenté d’ériger en successeur de JCVD dans les suites de Bloodsport. On l’a aussi aperçu dans Matrix Reloaded et John Wick. La scène fonctionne grâce aux prouesses physiques des cascadeurs et à des mouvements filmés sans excès de coupes. La violence y paraît plus brute que dans John Wick. Les combats semblent moins « propres ». Hutch est une machine à tuer, mais il a perdu l’habitude de ce genre d’affrontement, là où Wick, même retraité, redevient instantanément opérationnel dès qu’il touche une arme. Wick encaisse, mais jamais autant que Hutch. Ce combat sert d’exutoire à Hutch, mais déclenche une réaction en chaîne : l’un des voyous est le frère de Yulian, chef de la mafia russe incarné par Alexey Serebryakov (Leviathan). Yulian veut se venger, sans imaginer qu’il sous-estime totalement Hutch. À partir de là, Nobody bascule dans une logique très John Wick. Derek Kolstad ne cherche même pas à le masquer. Hutch conduit une muscle car volée à son voisin, écho direct à la Ford Mustang 1969 de Wick, ici remplacée par une Dodge Challenger 1972.
Mais Hutch n’est pas Wick, et Bob Odenkirk n’est pas Keanu Reeves. C’est ce qui donne au film sa saveur. Avant de devenir Saul Goodman dans Breaking Bad puis Better Call Saul, Odenkirk venait de la comédie, auteur au Saturday Night Live puis acteur dans un show HBO. Ce double parcours infuse toutes ses performances. Même dans les moments les plus sérieux, un humour discret affleure. Nobody joue justement sur cette frontière : l’action est tellement poussée qu’on hésite parfois entre parodie et premier degré. Odenkirk se montre drôle, émouvant, fatigué, brutal, charmant et inquiétant. Physiquement, il est crédible de bout en bout. La différence majeure entre les créations de Kolstad tient à la motivation. Wick est ramené malgré lui à la violence. Hutch, lui, y retourne volontairement. La vie « normale » ne lui convient plus. Certes, la vengeance de Yulian accélère les choses, mais après la scène du bus, on doute qu’Hutch aurait pu revenir à son hibernation domestique. Wick n’a rien à perdre. Hutch doit protéger sa femme, ses enfants et son père, David (un Christopher Lloyd irrésistible), pensionnaire d’une maison de retraite et rapidement ciblé par les sbires de Yulian. Comme son fils, l’ancien agent du FBI se révèle redoutablement débrouillard. Et si Odenkirk semble improbable en héros d’action, attendez de voir Lloyd, 82 ans, entrer dans la danse. Le climax se déroule dans l’usine que Hutch rachète pour la truffer de pièges, version adulte et explosive de Home Alone. À ce stade, le film change de registre. Toujours violent, mais de plus en plus irréel et spectaculaire. La mise en scène d’Ilya Naishuller devient débridée, abandonnant le thriller pour une violence presque burlesque. Odenkirk garde un flegme parfait, transformant ce qui pourrait ressembler à un cartoon Looney Tunes en un spectacle jubilatoire. Naishuller, né en Russie et élevé à Londres, n’avait réalisé qu’un seul long métrage, Hardcore Henry (2015), expérience en vue subjective proche d’un FPS. Il montre ici qu’il peut aussi gérer une narration plus classique, tout en apportant assez de flair visuel pour dynamiser les scènes d’action et mettre en valeur les seconds rôles. Christopher Lloyd brille, rejoint par RZA, qui signe une apparition mémorable. Connie Nielsen, dans un petit rôle, parvient à donner de l’épaisseur à un personnage qui devine plus qu’elle ne sait. Kolstad esquisse une mythologie plus large, comme dans John Wick, et la fin laisse clairement la porte ouverte à d’autres aventures.
Ma Note : B+