
Le mythe de Batman est un canevas riche, maintes fois retissé sur grand écran. Pourtant, rares sont les tentatives à avoir réussi à capturer l’essence même du détective masqué avec une telle densité stylistique et une noirceur viscérale que The Batman de Matt Reeves (Cloverfield, La Planète des Singes : Suprématie). Loin des fastes du blockbuster de super-héros traditionnel, le film s’impose dès sa première image comme un thriller d’ambiance, une fresque policière de près de trois heures qui interroge la vengeance, la corruption et l’identité d’un héros encore en pleine formation. Le parcours de développement de The Batman est aussi sombre et tortueux que les ruelles de Gotham qu’il dépeint. À l’origine, le projet était lié à l’acteur et réalisateur Ben Affleck (Argo, The Town), qui, après son apparition saluée dans Batman v Superman : L’Aube de la Justice, devait non seulement incarner le justicier, mais aussi en écrire le scénario et en assurer la mise en scène. L’idée était alors de l’inscrire pleinement dans le DC Extended Universe (DCEU), présentant un Batman plus âgé et désabusé.Cependant, l’ampleur créative et logistique du projet, combinée à une période personnelle difficile, pousse Affleck à céder la direction en 2017. Warner Bros. cherche alors un cinéaste capable de manier à la fois l’intimité émotionnelle et le spectacle. Le choix se porte naturellement sur Matt Reeves, auréolé du succès critique et public de sa trilogie La Planète des Singes. Pourtant, Reeves refuse initialement l’offre. Sa réticence vient précisément de la contrainte d’intégrer son film dans la continuité du DCEU. Ce n’est qu’après l’abandon définitif du rôle par Ben Affleck, motivé par un désir de s’éloigner des controverses et de se recentrer, que Warner Bros. fait volte-face et propose à Reeves la liberté totale, une ardoise vierge. Il peut façonner sa propre mythologie, son propre Gotham, et son propre Bruce Wayne. Ce feu vert est l’acte fondateur du film tel que nous le connaissons : une œuvre singulière, détachée de toute pression d’univers partagé, centrée sur la vision de son auteur. Reeves et son co-scénariste Mattson Tomlin (Project Power, Little Fish) décident de revenir aux fondamentaux du personnage : le détective. Ils se concentrent sur la « deuxième année » de Batman, une période où il est déjà un justicier établi et efficace, mais encore en quête de son identité et de son impact sur la ville. L’inspiration fondamentale pour ce point de départ est le besoin de démythification, de ramener le super-héros à une figure humaine rongée par son traumatisme.

L’une des plus grandes réussites de The Batman réside dans son amalgame d’influences cinématographiques et littéraires. Le film ne se contente pas de rendre hommage ; il fusionne ces sources pour créer un genre hybride, le Néo-Noir Super-Héroïque. Contrairement à Nolan, qui puise chez Michael Mann, Reeves s’inscrit davantage dans la veine de David Fincher (Se7en, Zodiac) et son film évoque un Se7en où le détective incarné par Brad Pitt porterait un costume de chauve-souris. Dès la première scène, où un voyeur masqué assassine froidement le maire de Gotham, le parallèle avec le thriller de tueur en série est frappant. Le Riddler, interprété par un Paul Dano (Little Miss Sunshine, Prisoners) glaçant, n’est plus le bouffon excentrique des versions précédentes, mais un criminel sociopathe, un terroriste d’extrême-droite inspiré par le « Zodiac Killer ». Ses méthodes, mélange de mise en scène macabre et d’énigmes destinées à Batman, rappellent la méthodologie méticuleuse et terrifiante des antagonistes de Fincher. L’autre pilier est le cinéma de Martin Scorsese (Taxi Driver, Raging Bull). Le monologue d’ouverture de Bruce Wayne, une voix-off introspective qui rumine sur la déchéance de sa ville et sa propre obsession, évoque directement les réflexions torturées de Travis Bickle. Bruce Wayne est présenté comme un reclus, un aristocrate désabusé qui ne trouve son but que dans la violence nocturne de son alter ego. Sur le plan de la bande dessinée, Matt Reeves s’inscrit dans la lignée tracée par la trilogie de Christopher Nolan (Inception, The Dark Knight), en puisant dans les œuvres séminales qui ont redéfini le personnage. Batman: Year One de Frank Miller et David Mazzucchelli est une référence clé, notamment dans la représentation d’un Batman encore brut et luttant contre la corruption endémique de la police. Surtout, The Long Halloween de Jeph Loeb et Tim Sale constitue une influence majeure, fournissant non seulement l’ambiance lugubre centrée autour d’Halloween, mais aussi le personnage de Carmine Falcone (John Turturro (Barton Fink, O Brother, Where Art Thou?)) et l’enquête tentaculaire qui révèle les secrets des familles fondatrices de Gotham. Enfin, il faut noter l’inspiration tirée de la culture grunge et de la musique rock.

Visuellement, The Batman est un triomphe stylistique, entièrement construit autour de la subjectivité et de l’atmosphère. La mise en scène de Matt Reeves est maîtrisée et audacieuse, s’appuyant sur la photographie magistrale de Greig Fraser (Zero Dark Thirty, Dune). Fraser et Reeves traitent la lumière et l’obscurité non pas comme des contraintes techniques, mais comme des éléments narratifs et psychologiques. Gotham est constamment sous un éclairage sombre, pluvieux et poisseux, faisant du noir un personnage à part entière. Batman lui-même est souvent filmé en contre-jour, sa silhouette à peine perceptible, une ombre mouvante dans la nuit, un spectre de vengeance. Reeves utilise des techniques notables pour accentuer cette atmosphère, notamment en jouant sur le Point de Vue Subjectif : l’ouverture du film utilise le regard du Riddler, un voyeur masqué, pour nous plonger dans l’aspect « slasher » et « thriller » du récit, tandis que des plans subjectifs à travers les lentilles du casque de Batman nous placent dans la tête du détective, soulignant son absorption et son hyper-vigilance. Greig Fraser utilise une faible profondeur de champ dans les intérieurs, ce qui isole Bruce Wayne et Batman dans leur cadre, rend flou l’arrière-plan et accentue leur statut de reclus obsessionnel. Enfin, si les scènes d’action sont peu nombreuses, elles servent de révélateur pour le personnage. La chorégraphie des combats est brutale, viscérale et clinique, mettant en avant la fureur non raffinée d’un Batman encore jeune. Cela culmine dans la séquence de la Batmobile, une course-poursuite nocturne et pluvieuse filmée avec une intensité palpable, transformant le véhicule en un monstre mécanique féroce, symbole de la rage inextinguible de Bruce Wayne, bien loin des gadgets sophistiqués. La direction artistique de James Chinlund (Requiem for a Dream, Les Gardiens de la Galaxie Vol. 2) confère à Gotham un aspect à la fois stylisé, crédible et intemporel. Les références architecturales sont sombres et néo-gothiques, un mélange de classicisme désuet et de modernité délabrée.

Le casting est l’un des piliers qui confèrent à The Batman son authenticité et sa profondeur émotionnelle. Chaque acteur, loin de se contenter de rejouer des archétypes, injecte une nouvelle complexité et une résonance contemporaine à son rôle. Robert Pattinson (Tenet, Good Time) livre une performance nuancée et marquante. Son Bruce Wayne est presque absent ; c’est un reclus gothique, une âme torturée qui utilise Batman comme un mécanisme d’adaptation, un masque qui lui permet d’exister. Il alterne entre une rage contenue et une froide détermination, faisant de son justicier une force de la nature, brutale et résolue, mais dépourvue d’armes à feu, ancrée dans une éthique de violence ciblée. Le pari était risqué après les interprétations iconiques de ses prédécesseurs, mais Pattinson s’approprie le rôle en le ramenant à une fragilité intérieure. Les antagonistes offrent également des performances de grande intensité : Paul Dano livre une réinvention audacieuse du Riddler, abandonnant le côté cabotin pour devenir un terroriste domestique sociopathe, un « incel » vengeur qui utilise le dark web pour fédérer une communauté de haine et dénoncer la corruption. Sa fascination pour le tueur en série rend le personnage d’autant plus terrifiant qu’il est crédible dans notre ère numérique. Zoë Kravitz (Mad Max: Fury Road, Caught Stealing) offre quant à elle une Catwoman féline, charismatique et dotée d’une profondeur émotionnelle et politique inédite. Son histoire est intrinsèquement liée aux laissés-pour-compte de Gotham, et sa motivation est une quête de justice sociale, la positionnant comme un miroir moral ambigu pour Batman ; l’alchimie entre Pattinson et Kravitz est d’ailleurs électrique et cruciale à la dynamique du film. Colin Farrell (In Bruges, The Lobster), méconnaissable sous des prothèses impressionnantes, incarne le Pingouin (Oswald Cobblepot) en le ramenant à une figure de mafieux à l’ancienne, une brute épaisse et opportuniste, mais avec une touche d’humour noir. Son jeu, tout en retenue et en menaces voilées, est l’un des plaisirs du film. Enfin, Jeffrey Wright (Westworld, No Time to Die) incarne un Jim Gordon impeccable et terre-à-terre, le seul allié fiable de Batman ancrant l’aspect policier du récit, tandis qu’Andy Serkis (Black Panther, Le Seigneur des Anneaux), bien que peu présent, partage avec Pattinson l’une des scènes les plus émouvantes, révélant la complexité de la relation avec son Alfred Pennyworth, plus proche d’un père adoptif blessé que d’un simple majordome. Toutefois, en choisissant une approche réaliste, Reeves se prive des antagonistes plus fantastiques de l’univers de Batman, limitant ses figures ennemies à des criminels, terroristes et psychopathes, un choix qui évoque encore une fois la trilogie de Nolan.
Le montage, assuré par William Hoy (La Planète des Singes : Suprématie, Watchmen), joue un rôle essentiel dans la texture narrative du film. Avec une durée flirtant avec les trois heures, The Batman défie le rythme effréné habituel des films de super-héros. Hoy et Reeves optent pour un tempo contemplatif, presque procedural, qui donne le temps aux énigmes de s’installer et aux personnages de respirer dans leur misère. Cette lenteur délibérée est une force, car elle permet à l’atmosphère de Gotham de s’épaissir et à la tension de monter par accumulation. Néanmoins, cette ambition narrative et cette générosité en scènes d’enquête font que, par moments, le film s’étire en longueur, son rythme contemplatif altérant légèrement la tension. De même, la complexité tentaculaire de l’intrigue du Riddler, qui nécessite l’exploration de multiples couches de corruption, peut parfois nuire à la clarté immédiate du récit. Le montage alterne entre de longues séquences d’enquête silencieuses, où Batman agit comme un véritable détective médico-légal (une première dans la saga), et des explosions de violence ou d’action, qui servent de ponctuations dramatiques. L’Effet d’immersion est notamment favorisé par le montage qui utilise des coupes fluides et s’attarde sur les visages ou les détails macabres ; par exemple, la séquence d’introduction, étirée et sans dialogue, utilise un rythme lent pour souligner la patience et la méthodologie du Riddler et la présence omnisciente de Batman. Le contraste est créé par les scènes d’action, comme la poursuite de la Batmobile ou le combat final dans l’arène inondée, qui sont montées avec une brutalité et une rapidité qui contrastent fortement avec les scènes de dialogue et d’enquête, renforçant ainsi l’impact émotionnel et physique de ces pics narratifs. Enfin, si le film souffre d’une légère redondance par endroits, sa longueur est nécessaire pour dérouler l’intrigue tentaculaire du Riddler et révéler les secrets des familles fondatrices de Gotham.

La bande originale, composée par Michael Giacchino (Là-haut, Rogue One), est l’un des éléments les plus mémorables et enrichissants de l’expérience du spectateur. Elle ne se contente pas d’accompagner le film ; elle lui donne son âme, une âme funèbre et entêtante qui se hisse au niveau des classiques de Danny Elfman (Batman, Edward aux Mains d’Argent) et Hans Zimmer (Inception, The Dark Knight). Le thème principal de Batman est une marche funèbre en quatre notes, jouée d’abord doucement par des cuivres, puis crescendo, révélant une puissance écrasante. Ce thème est parfaitement adapté à l’état psychologique de Bruce Wayne : il est l’incarnation du deuil de ses parents, une mélodie qui résonne avec la tristesse et la détermination inébranlable. Il symbolise le poids de la mission qu’il porte. Giacchino compose également un thème distinctif et terrifiant pour le Riddler, basé sur des dissonances et des sons industriels qui soulignent le côté psychopathe et le sentiment de menace numérique du personnage. Le thème de Catwoman, quant à lui, est plus ambigu et séduisant, utilisant des cordes et des notes rapides qui rappellent son agilité et son ambiguïté morale. L’utilisation de la pop-music est cruciale : « Something in the Way » de Nirvana devient la bande-son non officielle de Bruce Wayne. La présence de « Something in the Way » de Nirvana dans la bande-son est plus qu’un simple choix musical ; elle définit l’état d’esprit de Bruce Wayne, l’héritier torturé, qui ressemble plus à une rock star tourmentée et solitaire qu’à un playboy. Elle capture l’aliénation, la dépression et l’isolement du milliardaire, établissant un lien émotionnel direct avec la jeunesse tourmentée et mal comprise. La bande-son enrichit l’expérience en créant une signature sonore unique qui renforce l’ambiance Gothique et Néo-Noir. Les basses fréquences, le son de la pluie omniprésente et les grondements menaçants du thème de Batman s’entremêlent pour faire de Gotham un environnement sonore oppressant, enveloppant le spectateur dans la paranoïa et la mélancolie du justicier.
Conclusion : Bien que The Batman qui affiche ouvertement ses influences — de Fincher à Scorsese — ne parvienne pas toujours à les transcender, Matt Reeves signe un chapitre impressionnant de l’histoire cinématographique du Chevalier Noir, sublimé par une esthétique impeccable, une bande-son magistrale de Michael Giacchino et une interprétation marquante de Robert Pattinson. Si l’on peut émettre quelques réserves sur la durée et la densité de l’intrigue, elles ne sauraient occulter la force globale du projet qui offre une vision fascinante et immersive d’un Batman en pleine crise existentielle, à l’ère des réseaux sociaux et de la désinformation : un héros qui n’a pas encore trouvé l’espoir, mais qui commence à l’entrevoir au bout de la vengeance.
Ma Note : A-