
AIpocalypse Now
Gareth Edwards, qui s’est fait connaître grâce à son premier film Monsters, a brillamment endossé les rôles de réalisateur, scénariste et responsable des effets spéciaux. Après ce succès initial, il a été choisi pour réaliser le remake américain de Godzilla, suivi de Rogue One: A Star Wars Story. Cependant, son expérience sur ce dernier projet a été tumultueuse, car il a été remplacé officieusement par Tony Gilroy en cours de tournage. Malgré ces défis, Edwards n’a jamais perdu sa détermination et a vu Disney, via 20th Century Studios (anciennement Fox), financer son film de science-fiction original, The Creator. L’intrigue de The Creator se déroule en 2065, dix ans après qu’une bombe nucléaire, prétendument lancée par une intelligence artificielle, a ravagé Los Angeles, déclenchant une guerre entre les États-Unis et la Nouvelle-Asie, où les IA ne sont pas interdites, contrairement à l’Occident. Le protagoniste, Joshua Taylor (interprété par John David Washington), est un agent américain sous couverture dont la mission est de débusquer Nirmata, le mystérieux créateur des IA. Joshua vit avec sa femme enceinte, Maya (incarnée par Gemma Chan), et est lui-même un survivant de l’attaque de Los Angeles, ayant perdu un bras, remplacé par une prothèse robotisée, ce qui fait de lui une sorte de cyborg. Lorsque ses propres troupes attaquent leur maison, Maya et leurs amis disparaissent dans une explosion. Cinq ans plus tard, Joshua est chargé d’une mission de reconnaissance pour traquer et détruire une nouvelle super-arme conçue par Nirmata, un nom qui signifie « créateur » en népalais. Cette menace se révèle être un simulant prenant la forme d’une petite fille de six ans, surnommée Alphie (interprétée par Madeleine Yuna Voyles). Déterminé à protéger Alphie dans l’espoir de retrouver Maya, Joshua se retrouve à combattre les États-Unis aux côtés de simulants tels que Harun (joué par Ken Watanabe, qui a également participé au Godzilla d’Edwards). Au fil de son voyage, Joshua poursuit Alphie à travers divers lieux, y compris une imposante forteresse volante américaine, véritable « Death Star » du film.

Peu de réalisateurs ont le don de Gareth Edwards pour la création d’univers fictionnels massifs , tactiles et foisonnants. Il se surpasse ici avec un univers visuel d’une cohérence et d’une ampleur incroyable. La direction artistique de The Creator mêle les technologies à la « Star Wars » et la dystopie cybernétique à la manière de « Blade Runner », insérées au cœur de paysages primitifs. Il fait preuve d’une maîtrise impressionnante, jouant sur les échelles et les points de vue bâtissant un univers futuriste qui fourmille de détails, plein de robots et vaisseaux incrustés dans de fantastiques décors naturels d’Asie du Sud-Est (le film est tourné en Thaïlande mais intègre des séquences tournées par des équipes réduites au Vietnam, Cambodge, Japon, Indonésie, Thaïlande et Népal lors des repérages ). La photographie crépusculaire et sensorielle orchestrée par Greig Fraser (Dune, The Batman) et Oren Soffer capture méticuleusement chaque recoin de ces paysages, évitant toute entrave liées aux méthodes numériques (fonds verts, CGI) qui enracine instantanément cette histoire dans une vérité émotionnelle. Edwards livre pour un tiers du budget de gros blockbusters (80 millions de dollars) des visuels qui rivalisent avec ceux de James Cameron grâce à un approche véritablement révolutionnaire de production : plutôt que de construire le film autour de ses effets spéciaux, Edwards a opéré une inversion, intégrant les effets spéciaux (signé ILM ou Weta) à partir d’un premier montage achevé du film.

L’autre bonne idée est de faire de The Creator une sorte d’ « AIpocalypse Now » hybride de thrillers de science-fiction futuristes et de films sur la guerre du Vietnam dont il adopte l’atmosphere et les codes comme vecteur de concepts de pure Science Fiction où l’on retrouve l’influence d‘Isaac Asimov , Philip K.Dick ou celle considérable des anime. Mais Gareth Edwards est un réalisateur plus contemplatif et romantique que narratif, si est une œuvre de science-fiction pleine d’âme, débordant d’idées dont les images époustouflantes sont au service d’une histoire sincère et sensible mais qui manque d’urgence dans le récit lui donnant un rythme étrange. Le final est précipité et sacrifie un des moments potentiellement plus émouvants. Il aurait été nécessaire d’opter soit pour une durée plus étendue afin de permettre à toutes les intrigues et concepts de respirer, ou bien de sacrifier certains d’entre eux pour obtenir un montage plus percutant. On peut imaginer que ce ces mêmes problèmes qui avaient du provoquer sa dépossession de Rogue One. L’une des lacunes de The Creator réside dans son incapacité à approfondir les personnalités et les relations, éléments essentiels qui conféreraient à ses personnages centraux une humanité touchante. Washington n’a que trop peu de temps pour explorer son humanité et si Voyles est adorable, et apporte une réelle intégrité à une performance que la plupart des enfants auraient rendue ridicule, la perfection d’Alphie rend difficile le partage de l’amour que Joshua développe pour elle. Par conséquent, la relation entre Joshua et Alphie demeure en surface, ne parvenant pas à atteindre la profondeur nécessaire pour en faire le pivot central qu’elle aurait dû être.

En revanche l’autre élément central les androïdes de The Creator , allant de l’extrapolation de modèles actuels d’entreprises telles que Boston Dynamics aux simulacres humains à la perfection légèrement imparfaite d’A.I. Artificial Intelligence, se distinguent par leur vraisemblance remarquable, étant non seulement crédibles conceptuellement, mais également physiquement tangibles. On adore au passage les robots kamikazes étrangement adorables déambulant vers leurs cibles avec des démarches maladroites. Loin d’être une mise en garde contre les dangers de l’IA The Creator dépeint notre espèce comme un fléau cancéreux sur une planète qui se porterait bien mieux si nous la léguions à nos machines (une thématique qu’on retrouvait déjà dans son Godzilla).
Conclusion : Bien que The Creator ne soit pas le home-run tant espéré, je n’ai pas boudé mon plaisir devant cette œuvre qui offre une expérience de science-fiction heavy-metal, à la fois puissante et émotionnelle, dans la lignée du style de James Cameron. La fusion de l’esthétique visuelle saisissante de Gareth Edwards et des éléments narratifs poignants crée une toile immersive qui, malgré ses imperfections, a su me captiver. En attendant d’éventuelles versions étendues ou retravaillées, The Creator demeure un bel exemple de blockbuster de science-fiction pour adultes.
La bande-annonce ne m’avait pas séduit. Votre article me remet sur les traces de ce Creator qui semble bien plus réussi qu’il n’en a l’air.