
Il y a, dans Project Hail Mary, quelque chose d’indéniablement séduisant. Un rythme, une énergie, une générosité envers le spectateur qui font que le film se regarde avec un plaisir constant. Phil Lord et Christopher Miller, duo de cinéastes dont la réputation s’est bâtie sur une capacité insolente à transformer des concepts improbables en succès critiques et populaires (The Lego Movie, les deux Spider-Verse), prouvent une fois de plus leur maîtrise du divertissement à grande échelle. Et pourtant, passé l’enthousiasme de la vision, une fois le générique de fin déroulé, quelque chose résiste. Project Hail Mary est un film plaisant — très plaisant, même — mais dont le plaisir repose presque entièrement sur des fondations empruntées et une indécision tonale qui finit par en limiter la portée.
Andy Weir a écrit deux romans — The Martian et Project Hail Mary — dont les ADN sont suffisamment proches pour que l’adaptation cinématographique du second soit irrémédiablement hantée par celle du premier. Même dispositif de base : un scientifique seul face à l’impossible, armé de ses seules connaissances et d’un humour situationnel qui lui sert de bouée. Même scénariste, Drew Goddard. Même valorisation de la démarche empirique, de la résolution de problèmes par étapes. Là où The Martian de Ridley Scott (2015) avait l’avantage de la nouveauté, Project Hail Mary arrive avec le désavantage de ressembler à une variation sur un thème déjà connu. Le film est une chambre d’écho de la science-fiction moderne et classique. On y reconnaît les silences et les plans d’extérieur de 2001 : L’Odyssée de l’espace, la gravité affichée d’un Interstellar, la mélancolie solitaire de Moon ou d’un Ad Astra, et même l’urgence de Gravity. Le film va jusqu’à citer malicieusement les cinq notes musicales de Rencontres du troisième type lors du premier contact. Ces influences ne sont pas illégitimes, mais lorsqu’elles s’accumulent, on finit par ne plus regarder Project Hail Mary pour ce qu’il est, mais pour les sources qu’il convoque.
Le problème le plus profond de Project Hail Mary n’est pourtant pas dans ses influences mais plus dans une contradiction interne. C’est ici que se situe le problème le plus profond de l’œuvre : une contradiction interne entre sa promesse et son exécution. Le film se présente sous l’étiquette de la hard science — cette science-fiction qui se pique de rigueur scientifique, de vraisemblance physique, de respect des lois naturelles soutenue ici par des consultations directes avec la NASA et l’astronaute Kjell Lindgren. Weir est connu pour ça. Son The Martian fonctionnait précisément parce que ses contraintes étaient réelles : la gravité martienne, les ressources limitées, les délais de communication. Mais Project Hail Mary introduit Rocky, un alien dont la technologie et la biologie défient toute logique cohérente avec le reste du récit. Dès lors, les règles temporelles se font élastiques, les obstacles s’évaporent au gré des capacités de la créature, et l’impitoyable du voyage spatial — sa beauté austère, sa menace permanente — se retrouve progressivement neutralisé. On glisse imperceptiblement d’un univers de contraintes vers un univers de possibilités. Ce n’est pas que le film trahisse la science-fiction ; c’est qu’il n’arrive pas à décider s’il relève du réalisme et de la survie ou de la fantasy et du merveilleux. On ne peut pas simultanément établir que l’espace est impitoyable et s’autoriser une résolution par deus ex machina technologique. Cette ambivalence fragilise la conclusion du film. La fin est ludique, touchante même, mais elle coupe les jambes à tout ce qui précède. Les moments de tension dramatique qui l’annoncent — les scènes où le sacrifice de Ryland Grace semble inévitable et noble — perdent rétrospectivement leur substance. Pourquoi craindre pour un personnage quand on sait, au fond, que la technologie de Rocky rend tout possible ? La tragédie suppose la fatalité. Dès lors qu’on a introduit une variable capable d’annuler les conséquences, le drame s’effondre. Une conclusion plus sombre, plus ambiguë, plus coûteuse émotionnellement aurait paradoxalement rendu service au film. Le film choisit de devenir une « aventure bienveillante », une sorte de buddy movie interstellaire, ce qui n’est pas sans charme, mais qui dissout la substance dramatique patiemment construite pendant deux heures.
Malgré ces réserves narratives, le film est porté par des performances de premier ordre. Ryan Gosling, présent à l’écran pendant la quasi-totalité des 156 minutes, prouve qu’il possède ce talent rare de savoir être seul sans que le film ne se vide. Son Ryland Grace est une figure de « vocation forcée » : ce n’est pas un héros, c’est un enseignant lâche et amnésique qui doit « sciencer » son chemin vers la rédemption. Sa performance physique, notamment lors de son réveil désorienté, rappelle son génie comique tout en ancrant le personnage dans une vulnérabilité très hanksienne.Greig Fraser (Dune, The Batman), le sert bien : gros plans fréquents dans les espaces confinés du vaisseau, lumières pratiques installées directement sur le plateau, photographie chaude que le passage par la pellicule argentique avant renumérisatio contribue à patiner. La direction de la photographie évite les couleurs froides et aseptisées du space opera habituel, et c’est une décision juste. Là où Project Hail Mary convainc le plus franchement, c’est dans ses séquences terrestres. Les flashbacks ont une densité narrative, un humour naturel et une tension dramatique que les scènes à bord du vaisseau n’atteignent pas toujours. Sandra Hüller, dans son premier film américain, y est tout simplement formidable. Elle incarne Eva Stratt avec une autorité sèche et une intelligence du sous-texte qui font de chaque scène où elle apparaît est réussie Hüller n’a pas besoin de beaucoup de temps pour installer une présence ; elle l’a fait dès Anatomie d’une chute, et le refait ici dans un registre radicalement différent. Elle représente le pragmatisme froid, le poids de la survie de l’espèce, justifiant des décisions morales discutables par une logique implacable. Ces séquences ont une chair, une urgence, que le vacuum de l’espace ne retrouve pas systématiquement.
La prouesse technique centrale du film reste néanmoins la conception de Rocky une merveille de design : une « araignée de mer » à cinq bras, sans visage, à la carapace minérale issue d’une planète à haute pression. Conçue par Neal Scanlan et animée en grande partie par le marionnettiste James Ortiz — présent sur le plateau pendant six mois —, la créature est un exploit d’artisanat qui rappelle pourquoi les effets pratiques, même dans un univers numérique, continuent de produire quelque chose que l’animation pure ne peut pas toujours atteindre : une présence physique, un poids dans l’espace, une réalité tactile qui s’imprime différemment sur la rétine du spectateur. Rocky est attachant précisément parce qu’il existe. Le mélange de marionnettisme et de finitions numériques par Framestore est d’une fluidité remarquable, et la relation entre les deux personnages — construite sans visage, sans mimique conventionnelle, par la seule grâce du mouvement et d’une voix — est le vrai cœur émotionnel du film.C’est là que le film réussit son pari le plus risqué : nous faire aimer une créature qui n’a ni yeux, ni bouche, ni expressions humaines. Project Hail Mary est donc un film généreux, bien fabriqué, techniquement rigoureux dans ses partis pris de production. À une époque où le « tout-numérique » sature la rétine, Lord et Miller ont opté pour une approche physique, presque tactile. Aucun écran vert n’a été utilisé pour les intérieurs. L’intégralité du vaisseau Hail Mary a été construite aux studios Shepperton, créant une esthétique habitée. Sous la direction artistique de Charles Wood (vétéran du MCU) et la lumière de Greig Fraser le vaisseau devient un personnage à part entière. Il est aussi, et c’est là que le bât blesse, un film qui n’est jamais tout à fait lui-même. Dérivé dans ses influences, indécis dans sa cosmologie, et desservi par une conclusion qui résout là où il aurait fallu trancher, il reste en dessous de ce que son ambition affichée laissait espérer. Ce n’est pas un échec. C’est quelque chose de plus décevant qu’un échec : un film qui donne l’impression d’avoir évité les vrais risques.
Conclusion : Project Hail Mary est un blockbuster de science-fiction plaisant mais qui manque de singularité., porté par un Gosling charismatique, une Hüller impériale dans les séquences terrestres et une prouesse artisanale autour de Rocky qui rappelle ce que le cinéma physique a encore à offrir. Mais le film ne parvient jamais à dépasser sa généalogie : trop dérivé de The Martian et des classiques du genre, pris en tension entre hard science et fantasy sans jamais trancher, il se saborde lui-même avec une conclusion ludique qui dissout la substance dramatique qu’il avait mis deux heures à construire. Un beau film d’aventure, donc meme si il ne parvient jamais à, se hisser pour ces raisons à la hauteur de ses modéles.