BATMAN (1989)

Le Batman de Tim Burton s’ouvre sur un plan-séquence audacieux : la caméra glisse dans un labyrinthe de pierre avant de révéler, en sortant de l’ombre, le logo du Chevalier Noir gravé dans la roche. Dès cette première image, le film annonce sa règle : il ne cherche pas le réalisme, mais une vision. Gotham n’est pas une ville réelle, mais un cauchemar architectural. Ses flèches gothiques, ses arches distordues et ses masses de béton écrasantes évoquent directement l’expressionnisme allemand. L’influence du comic book ne passe pas par la fidélité littérale, mais par une sensation d’irréalité assumée. Gotham n’existe nulle part ailleurs, et c’est précisément ce qui la rend crédible. La direction artistique d’Anton Furst, récompensée par un Oscar, pousse cette logique jusqu’à l’extrême. Gotham devient un organisme malade, saturé de métal, de fumée et d’ombres. Les contrastes violents, les éclairages rares et les perspectives écrasées transforment chaque décor en menace. Rien n’est neutre : la ville est une entité hostile, corrompue, qui justifie l’existence même de Batman. Les ruelles étroites, noyées dans la brume, sont filmées comme des pièges. Chaque angle semble prêt à engloutir les personnages. Cette atmosphère poisseuse, presque suffocante, installe une peur diffuse qui ne disparaît jamais.Furst mélange volontairement futurisme italien, expressionnisme à la Gaudí, modernisme, brutalisme et architecture japonaise pour créer un chaos visuel cohérent. Gotham est une New York livrée au délire architectural, sans urbanisme ni morale. Le manoir Wayne, colossal et lugubre, fonctionne comme une antithèse : une forteresse monastique où la richesse devient armure. La Batcave, creusée dans la roche brute, prolonge cette lecture : un espace de monomanie, sans lumière naturelle, où Bruce Wayne se dissout dans son obsession. À l’inverse, le repaire du Joker explose de couleurs agressives et de chaos décoratif. La scène du musée, où Jack Nicholson défigure des œuvres au son de Prince, est l’une des plus cohérentes du film : l’espace dit le personnage sans qu’un mot soit nécessaire.La cathédrale du final, monstruosité gothique tordue, représente l’accomplissement ultime de la vision de Furst. C’est un espace hors du temps, antérieur à toute civilisation, où Batman et le Joker s’affrontent comme deux mythes.

Le costume designer Bob Ringwood doit transformer Michael Keaton, acteur de gabarit ordinaire, en créature mythologique. Après avoir consulté plus de deux cents comics, il conçoit une armure noire moulée en caoutchouc rigide. Révolutionnaire pour l’époque, elle impose à Keaton une gestuelle lente et menaçante. Incapable de tourner la tête, il doit pivoter d’un bloc, ce qui donne à Batman une allure de statue vivante, plus prédateur que combattant agile. L’alteration du « logo « bat emblem » jaune, validé pourtant par Bob Kane, vieillit moins bien que le reste du design. Pour le Joker, Ringwood opte pour des violets, verts et oranges agressifs, véritables signaux d’alarme dans une Gotham quasi monochrome. Le maquillage conçu par Nick Dudman, sculpté pour créer un sourire permanent, permet à Nicholson de conserver ses expressions tout en amplifiant sa grimace. Kim Basinger, en Vicki Vale, porte un style glamour typique des années 80, qui date le film mais s’intègre finalement à son esthétique anachronique.La palette chromatique est l’un des choix les plus radicaux du film : Gotham est presque dépourvue de couleur, réduite à des gammes de gris, bruns et noirs. Dans ce désert visuel, le Joker devient une intrusion de chaos. Burton poussera cette logique encore plus loin dans Batman Returns, mais elle est déjà opérationnelle ici. La Batmobile, conçue par Julian Caldow à partir d’esquisses de Furst, reste l’une des plus belles versions du véhicule. Le Batwing silhouetté devant la lune est devenu un plan mythique. Les effets pratiques, câbles et décors réels confèrent aux scènes d’action une résistance au temps que n’ont pas les trucages numériques ultérieurs même si beaucoup ont vieillis aujourd’hui.

Le ton du film s’inspire de The Killing Joke d’Alan Moore et Brian Bolland, ainsi que de The Dark Knight Returns de Frank Miller, deux œuvres qui avaient redéfini Batman dans les années 80. Burton ne les adapte pas littéralement : il privilégie la suggestion, l’atmosphère, les décors et la musique plutôt que la psychologie explicite. Le film avance comme une succession de tableaux impressionnants plutôt que comme un récit parfaitement fluide. Le premier acte, qui introduit Gotham et le Joker, est exemplaire. Le deuxième acte ralentit, alourdi par une romance Bruce/Vicki peu convaincante. Le troisième acte retrouve une grandeur visuelle qui compense les creux narratifs. Les scènes d’action souffrent de la rigidité du costume de Keaton. Les combats sont courts, lisibles, mais rarement palpitants. Burton privilégie l’iconographie à la dynamique. Ses compositions symétriques, ses contre-plongées sur Batman, ses plans débullés pour le Joker, renforcent la dimension opératique du film. Gotham est constamment présente en arrière-plan, rappelant son poids sur les personnages. L’idée centrale est que Batman et le Joker se sont mutuellement créés. Batman a fait tomber Jack Napier dans les produits chimiques ; Napier, avant sa transformation, a tué les parents de Bruce Wayne. Cette causalité circulaire, très millerienne, devient la colonne vertébrale du récit. Le film interroge la frontière entre justice et vengeance : la mort du Joker, provoquée par Batman, penche clairement vers la seconde. Gotham est rongée par la corruption ; Batman y répond par la peur, le Joker par le chaos. Les deux sont des figures traumatisées qui ont transformé leur difformité en identité.

Le choix de Michael Keaton avait déclenché une controverse massive, tant son image d’acteur comique semblait incompatible avec Batman. Avec le recul, ce pari s’avère payant. Keaton propose un Bruce Wayne fermé, instable, presque asocial, loin du playboy traditionnel. Son Batman, lui, n’impressionne pas par la force physique mais par une présence inquiétante. Il bouge peu, parle peu, mais impose une tension constante. La transformation repose sur une logique intérieure plus que sur une démonstration spectaculaire. Cette approche fonctionne, même si le film ne lui offre pas assez d’espace pour explorer pleinement sa dimension tragique. Face à lui, Jack Nicholson dans le rôle du Joker est l’une des interprétations les plus célèbres de l’histoire du cinéma. Il a défini le personnage pour le grand public pendant près de 20 ans. C’est ici que le bât blesse non pas parce que Nicholson déçoit, mais parce que sa présence absorbe si complètement l’énergie du film que Batman devient paradoxalement un personnage secondaire dans sa propre origine. Nicholson avait accepté le rôle à des conditions drastiques : tête d’affiche, pourcentage sur les recettes et les merchandising, planning de tournage personnalisé. Ces conditions reflètent une réalité que l’on perçoit à l’écran : le Joker est le film, et Batman son faire-valoir. Son Joker est un dandy macabre, un showman qui mélange l’humour, la menace et le sadisme. Chaque geste, chaque rire est une performance. Son chaos est théâtral et narcissique. Rétrospectivement, la performance de Nicholson est davantage « Jack Nicholson en maquillage de Joker » que l’incarnation totale d’un personnage là où Heath Ledger disparaîtra complètement dans le rôle vingt ans plus tard, Nicholson reste toujours visible derrière le fard. Ce n’est pas nécessairement un défaut dans le contexte de ce film-là : Nicholson contribue à la monumentalité du personnage, lui confère une dimension de légende vivante qui sert l’iconographie du Joker mieux que n’aurait pu le faire un acteur moins immédiatement reconnaissable. À côté de ce duel, Vicki Vale reste sous-écrite et peine à exister autrement que comme enjeu narratif, ce qui affaiblit encore l’équilibre des personnages. Michael Gough en Alfred est excellent paternel discret, irremplaçable et Jack Palance en Carl Grissom apporte une valeur divertissante certaine dans ses brèves apparitions. Billy Dee Williams en Harvey Dent est présent de façon si elliptique que son rôle constitue davantage une promesse (non tenue, puisqu’il ne reprendra pas le personnage dans Batman Returns) qu’une véritable contribution narrative. Pat Hingle en Commissaire Gordon est fonctionnel sans être mémorable, et Robert Wuhl en reporter n’apporte rien d’intéressant au film.

La partition de Danny Elfman porte une part essentielle du film. Son thème principal est devenu l’un des plus reconnaissables de l’histoire du cinéma de super-héros. Elfman regretta un mixage qu’il jugeait insuffisant, mais sa musique confère au film une dimension intemporelle que les titres de Prince, eux, ancrent dans les années 80. Leur utilisation diégétique fonctionne, mais crée parfois une rupture tonale. L’impact du film fut immense. Avant 1989, Batman restait pour le grand public le héros camp de la série des années 60. Burton efface cette image dès le premier plan. Batman: The Animated Series s’inspirera directement des décors de Furst. 1989 devint « l’année de Batman », établissant un modèle de marketing que Hollywood reproduira sans cesse. Le film dépassa les 400 millions de dollars et redéfinit le genre super-héroïque : il prouva qu’un film de super-héros pouvait être une œuvre de style, portée par un auteur. Les studios tirèrent de ce succès une leçon paradoxale : plutôt que d’exploiter le vivier des super-héros contemporains, ils se tournèrent vers les pulp heroes des années 30 et 40 The Shadow, The Phantom, Dick Tracy avant qu’une longue série d’échecs commerciaux ne les contraigne à laisser à Marvel le soin de déclencher, des années plus tard, la vague qui allait tout emporter.

Conclusion : Si le Batman de 1989 reste une œuvre séminale, son statut d’icône repose moins sur ses qualités narratives que sur son impact sensoriel et artistique. Le film est un triomphe esthétique porté par la direction artistique révolutionnaire d’Anton Furst, la partition inoubliable de Danny Elfman et, bien sûr, la performance légendaire de Jack Nicholson, dont la folie flamboyante a défini le Joker pour une génération. C’est grâce à cette atmosphère gothique unique, véritable marque de fabrique de Tim Burton, que le film a brillamment redéfini Batman pour le grand public, l’extirpant de son passé télévisuel. Cependant, ces forces écrasantes sont aussi sa plus grande faiblesse. Submergé par la performance de son antagoniste et la splendeur de ses propres décors, le personnage de Batman/Bruce Wayne est paradoxalement relégué au second plan. Le privilège accordé à l’esthétique se fait au détriment d’un scénario aux libertés discutables et de scènes d’action rigides, laissant une impression de spectacle visuel grandiose mais narrativement inégal. Plus de trente-cinq ans après, le film demeure un monument, mais un monument davantage consacré à l’art du chaos selon Burton et Nicholson qu’à la figure du Chevalier Noir lui-même.

Ma Note : C+

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