
Depuis qu’il s’est installé à la barre d’une franchise dont la signature était justement de donner à chaque fois les clés à un réalisateur différent Christopher McQuarrie s’efforce de varier les styles de chacun des épisodes qu’il met en scène. Après le ténébreux et Nolanien Fallout, on sent chez lui sans bousculer les fondamentaux dramatiques qu’il a mis en place depuis Rogue Nation une volonté d’apporter cette fois plus de légèreté et d’humour dans ce nouveau volet (le premier d’un dyptique) se rapprochant dans l’esprit de Ghost Protocol de Brad Bird (sur lequel il avait fait un travail de script doctor) Ce changement passe visuellement par le remplacement de son directeur de la photographie Rob Hardy par Fraser Taggart un technicien présent sur de nombreux blockbusters dont c’est le premier travail à ce poste. De fait même si il reprend la photographie nébuleuse de Hardy, dans une séquence saisissante et sombre se déroulant dans les rues incroyablement étroites de la ville la plus pittoresque du monde, il donne au film une patine plus « commerciale » avec un image plus lumineuse et colorée (c’est aussi le premier film de la série tourné en numérique). Narrativement pour alléger le ton du film McQuarrie injecte (assez massivement) des éléments issus des films de la période Roger Moore des James Bond et de L’Espion qui m’aimait en particulier (cela tombe bien c’est le meilleur) . Une inspiration manifeste dés la séquence d’ouverture du film qui se déroule dans un sous-marin russe (Dead Reckoning est un terme nautique qui signifie naviguer à vue), se poursuit dans la nature compétitive de la relation entre Ethan Hunt (Tom Cruise) et Grace la nouvelle protagoniste incarnée par Haley Atwell une voleuse qui s’immisce dans la chasse au McGuffin, dans l’introduction d’un homme (ici une femme) de main du méchant , incarnée par une incroyable Pom Klementieff (Les Gardiens de la GAlaxie Vol 2 & 3) et culmine même par un rebondissement qu’on retrouve par deux fois dans les 007 de Sir Roger.

Une chasse au McGuffin ( terme utilisé par Alfred Hitchcock pour désigner ce après quoi les personnages majeurs de son récit courraient dans ses thrillers) encore au centre de l’intrigue puisqu’ évidemment l’ombre tutélaire d’Hitchcock qui plane depuis le premier film réalisé par Brian DePalma est plus que jamais présente avec cette poursuite par de multiples groupes concurrents d’un objet qui est littéralement la clé de l’avenir de l’humanité. Mais toujours dans cette volonté de légèreté après avoir lorgné du coté des films les plus sombres du maitre du suspense comme Les Enchaînés avec Rogue Nation le volet qui introduisit dans la franchise la très Ingrid Bergmanienne Rebecca Ferguson qui (Dune) reprend pour la troisième fois ici son personnage d’ Ilsa Faust, le réalisateur de The Way of the Gun va plutôt chercher du coté des capers les plus légers comme La Main au Collet. Cette note d’intention est également manifeste dans le traitement des séquences d’action en particulier les poursuites en voiture qui diffèrent de celle de Fallout. Certes elles sont toujours spectaculaires avec d’authentiques performances de conduite loin des délires pixelisés des Fast and Furious mais le réalisateur de Jack Reacher abandonne le style agressif et viscéral inspiré de John Frankenheimer pour une approche plus insouciante basée sur une accumulation de gags qui évoque le cinéma d’action britannique, les Bond mais aussi de manière plus directe The Italian Job (L’Or se barre) avec cette poursuite en Austin Mini à travers les rues de Rome (la deuxième cet été après celle de Fast X) .

Le choix de l’antagoniste d’Ethan Hunt pour ce volet est original tirant presque la franchise vers le domaine de la science-fiction mais une SF paranoïaque bien dans le style des 70s qu’affectionne son réalisateur. La thématique sous-jacente résonne particulièrement avec l’actualité et les questionnements autour de ChatGPT , des IA auto-apprenantes (le film a été tourné il y presque deux ans) et leur impact sur la fabrique même de nos sociétés y compris du spectacle puisque la gréve actuelle des scénaristes Hollywoodien porte en partie sur l’utilisation de l’AI pour les remplacer. Avec Dead Reckoning il actualise même cette franchise célèbre depuis ses origines télévisuelles pour ses masques la faisant entrer dans l’ère du deepfake. le choix de cette menace est aussi un clin d’œil au combat que mène Tom Cruise en tant qu’acteur et producteur pour sortir ses films au cinéma plutôt que sur les plateformes de streaming : la lutte entre Tom Cruise et les algorithmes de Netflix et Paramount + se retrouve ainsi transposée à l’écran à travers celle de son avatar Ethan Hunt. Toujours dans le camp des bad-guys remplaçant le brutal tueur incarné par Henry Cavill dans Fallout (et aussi l’acteur Nicolas Hoult casté initialement) on retrouve le comédien Esai Morales (terrifiant en homme de main des cartels dans la série Ozark ) qui incarne Gabriel un manipulateur omniscient que le scénario tente de lier à l’origine de Hunt de manière assez maladroite , on espère que la deuxième partie contribuera à étoffer cette sous-intrigue . Morales est charismatique mais reste néanmoins un méchant secondaire. Autre nouveau personnage (mais qui endosse un patronyme bien connu des fans de la série télévisée car il s’agit du premier leader de l’IMF avant M.Phelbs) Briggs, un agent dépêché par la communauté internationale du renseignement pour capturer Ethan Hunt incarné par une « gueule » bien connue des amateurs de cinéma US Shea Whigham (Kong Skull Island , Joker) . Le personnage se situe entre un antagoniste sérieux et une figure plus comique dans son incapacité à capturer Hunt, heureusement Whigham parvient à doser ces éléments pour apporter de l’humour sans décrédibiliser le personnage. Mais l’atout de ce nouveau volet qui pourrait être l’un des meilleurs personnages féminins de la franchise grâce à son charme, son humour et une entente parfaite avec Tom Cruise est bien Hayley Atwell (Captain America) qui VOLE toutes les scènes dans lesquelles elle se joue. Si il a eu beaucoup de partenaires féminines au cours de sa carrière on peut compter sur les doigts d’une main celle avec lesquelles Tom Cruise a une vraie alchimie. C’est le cas ici car McQuarrie jouant avec les codes de le screwball comedy place la relation entre les deux comédiens la plupart du temps dans l’action ou le mouvement plutôt que dans la romance pure. Comme toujours, Cruise est une merveille d’intensité , même si les touches d’humour semblent plus forcés que par le passé se sentent un peu plus forcés que par le passé peut-être car McQuarrie a fait depuis deux films un héros hanté par son passé et ses responsabilités.

La franchise MI s’est toujours appuyé sur des mécanismes feuilletonnant introduisant de nouveaux personnages récurrents et faisant disparaitre ou réapparaitre au gré des épisodes ses protagonistes (encore un point commun avec les Fast and furious !) Mission: Impossible – Dead Reckoning Partie 1 ne fait pas exception à la règle, exécutant avec brio ces figures imposées. Luther Stickell (Ving Rhames) et Benji Dunn (Simon Pegg) sont à nouveau de la partie le scénario leur donnant l’occasion de s’illustrer. On retrouve ainsi la mystérieuse courtière en armes et secret connue sous le nom de White Widow (qui n’est autre que la fille du personnage incarné par Vanessa Redgrave dans le premier volet jouée à la perfection par Vanessa Kirby (vue dans The Crown sur Netflix) et si nous ne dévoilerons pas ici si certains de nos héros vont quitter la piste la bande-annonce a révélé le retour inattendu d’un des personnages le plus marquants du film de Brian DePalma l’ancien ancien directeur de l’Impossible Mission Force, aujourd’hui directeur de la CIA Eugene Kittridge toujours interprété par le canadien Henry Czerny. Christopher McQuarrie prend un plaisir non dissimulé à reproduire les cadrages bruts de leur confrontation dans le film original pour celle qui les oppose ici (qui est aussi géniale). Czerny est toujours aussi agaçant et mystérieux et c’est un authentique plaisir de le retrouver. Seule déception relative, le traitement du personnage de Rebecca Ferguson dont le script a du mal à exploiter tout le talent sans doute car il ne peut y avoir qu’une Cruise Girl par film. Espérons que la deuxième partie lui rende justice.

Les derniers films de la série capitalisaient sur les risques que la star de soixante et un an semblait prêt à prendre pour le divertissement du spectateur dans la tradition des stars kamikazes du passé comme Buster Keaton, Jean-Paul Belmondo ou Jackie Chan : on se souvient de l’ascension à mains nues du Burj-Khalifa dans Ghost protocol ou de Cruise seul aux commandes d’un hélico frôlant des falaises à la poursuite d’autres hélicoptères dans Fallout . Mission: Impossible – Dead Reckoning Partie 1 excepté une séquence de saut à motos très médiatisée est plutôt avare en séquences aussi viscérales. Cela ne veut pas dire que le film soit dénué de setpieces ces grandes séquences sur lesquelles s’articulent les blockbusters modernes mais elles sont d’une part moins nombreuses moins nombreuses et de conception plus classiques, souvent tournées en studio ou assistées par des effets numériques qui si ils sont très soignés sont ostensiblement plus présents. Même le fameux saut à moto est finalement accessoire dans le climax du film, comme si McQuarrie souhaitait montrer qu’il se détourne d’une escalade dans le spectaculaire et les risque, peut-être aussi pour protéger sa vedette encore en forme mais loin d’être immortelle. Mais ces séquences, comme le final dans un train restent néanmoins complètement captivantes grâce à l’attention que porte McQuarrie à la précision de la mécanique du suspense. Le spectateur vient certes pour l’action, mais le film se distingue aussi par la méthode de McQuarrie pour filmer les séquences plus calme, le cadrage d’une conversation simple aussi stylisé et ampoulé que possible, mais jamais d’une manière rebutante. On est tenu en haleine par les méandres du scénario tentaculaire que le réalisateur co-signe avec Erik Jendresen (la série Band of brothers) qui offre bien qu’il s’agisse de la première partie d’un dyptique une conclusion satisfaisante au film et grâce au travail incroyable d’Eddie Hamilton (Kingsman , Top Gun Maverick) sur la montage les 2h46 se consument aussi vite que la mèche du générique.
Conclusion : Si Mission: Impossible – Dead Reckoning Partie 1 n’est pas aussi époustouflant que son prédécesseur il accompli parfaitement sa mission : offrir un blockbuster d’été incroyablement divertissant et cimente la place de Mission Impossible parmi les meilleures franchises de l’histoire.