Présenté en première au Festival de Cannes, It Follows a d’emblée été salué par une large partie de la critique anglo-saxonne comme l’un des films d’horreur américains les plus singuliers de sa décennie. Le film de David Robert Mitchell propose en effet une variation inédite du slasher, à la fois épurée et savamment théorisée, qui mêle drame indépendant, horreur de banlieue et suspense géométrique dans une veine qui évoque immédiatement John Carpenter, tout en s’en démarquant par une sensibilité plus élégiaque et plus mélancolique. L’ouverture est à elle seule un manifeste. Dans un quartier résidentiel paisible de la banlieue américaine, une jeune fille en sous-vêtements surgit hors d’une maison, visiblement terrorisée par une présence que nous ne voyons pas. Elle retourne brièvement à l’intérieur, reprend la voiture familiale, rejoint la plage et y laisse un dernier message à ses proches. Le lendemain matin, son corps, atrocement brisé, est découvert sur le rivage. Dès cette première séquence, It Follows pose les bases de son projet : faire surgir l’invisible au sein d’un décor quotidien, transformer la banlieue américaine en espace de contamination anxieuse, et accompagner cette intrusion d’une bande-son synthétique menaçante qui convoque à la fois l’héritage de Carpenter et celui, plus onirique, de Wes Craven.
Avant même que le spectateur n’ait véritablement eu le temps d’assimiler ce prologue, le film se recentre sur Jay (Maika Monroe), jeune femme de 19 ans vivant avec sa mère et sa sœur Kelly (Lili Sepe) dans cette même banlieue indéterminée, à la fois contemporaine et étrangement hors du temps. Jay entame une relation avec Hugh (Jake Weary) qui, après leur première relation sexuelle, la chloroforme puis lui révèle qu’il lui a légué une malédiction qui se transmet par voie sexuelle. À partir de cet instant, Jay est poursuivie par une entité polymorphe, capable de prendre l’apparence d’inconnus, de proches ou d’images plus troubles surgies de ses peurs les plus enfouies. Cette présence avance toujours à pied, lentement, sans jamais se presser, mais avec une persistance inexorable. La seule manière de s’en libérer provisoirement consiste à transmettre à son tour le fardeau en couchant avec quelqu’un d’autre. Les règles de It Follows sont d’une simplicité presque enfantine, et c’est précisément ce qui les rend si terrifiantes. Le film repose sur une logique de conte ou de cauchemar : peu de règles, mais des règles absolues, immédiatement compréhensibles, qui suffisent à installer une peur durable. Toute la force du film naît alors de l’exploration méthodique de ce principe. Mitchell déploie de longs plans larges d’une précision remarquable, dans lesquels une silhouette apparaît au loin et s’avance progressivement vers Jay, parfois à peine perceptible au premier regard. C’est dans cette gestion du cadre, de l’espace et de l’attente que le film atteint son plus haut degré d’efficacité.
Si It Follows est si effrayant et il l’est réellement, ce qui devient de plus en plus rare dans le cinéma d’horreur contemporain , c’est qu’il touche à une terreur primale, enfouie, presque enfantine : celle d’être poursuivi. Peu de peurs sont aussi universelles. Qui n’a jamais rêvé, dans un cauchemar, d’une chose qui vous suit sans jamais courir, sans jamais se fatiguer, mais finit toujours par vous rejoindre ? Le film transforme ce schéma onirique en mécanisme de mise en scène. C’est pourquoi il produit une angoisse aussi profonde, presque physique. On sort de la projection à la fois tendu et soulagé, tant Mitchell parvient à maintenir le malaise d’un bout à l’autre, malgré un dernier acte que l’on peut juger un peu plus fragile ou moins inspiré que ce qui le précède. On peut voir une dimension allégorique au film, une métaphore des MST, de la culpabilité sexuelle ou même une forme de condamnation puritaine de l’éveil au désir. Cette lecture existe, bien sûr, mais elle est loin d’épuiser le film, d’autant que la sexualité y apparaît autant comme moyen de survie que comme vecteur de contamination. Le film gagne justement à ne jamais figer son dispositif dans une seule clé de lecture. It Follows ne fonctionne pas comme une pure parabole morale, mais comme une machine à projections : peur du sexe, peur de l’âge adulte, peur de la mort, peur de la contamination, peur du temps lui-même.
Le film échappe ainsi à toute catégorie trop précise du fantastique, tout en portant la trace de nombreux maîtres. La démarche mécanique et la lenteur inexorable de l’apparition renvoient évidemment aux morts-vivants de George Romero, figures d’une menace lente mais irrépressible. Son fantastique repose aussi sur la suggestion, sur l’usage de la durée, sur une présence souvent visible mais jamais complètement comprise, ce qui le rapproche du cinéma atmosphérique de Jacques Tourneur. On peut penser à Rendez-vous avec la peur, adaptation de Casting the Runes, qui fut l’un des premiers films à articuler l’idée d’une malédiction transmissible selon une logique presque “virale” ou à l’horreur japonaise, notamment Ringu, pour sa manière de faire d’une contamination invisible un principe dramatique simple et terrifiant. Le film évoque également Les Griffes de la nuit : même jeunesse banlieusarde WASP confrontée à une menace surnaturelle, même impression d’un monde où les figures parentales sont presque effacées, même flou onirique dans le passage du temps, comme si la réalité s’était légèrement désaxée. Chez Mitchell, la ville semble exister dans un présent incertain, traversé d’objets contemporains et d’indices temporels contradictoires, ce qui contribue fortement à l’étrangeté du film. It Follows se déroule partout et nulle part, dans un temps suspendu où l’adolescence paraît déjà contaminée par la fin.
Mais c’est évidemment l’ombre de John Carpenter qui domine le film. Sa grammaire visuelle est omniprésente : le décor rappelle l’Haddonfield de Halloween, les apparitions de l’entité au bord du cadre ou dans l’arrière-plan évoquent directement celles de Michael Myers, et le découpage privilégie une lisibilité spatiale qui repose sur la profondeur de champ, la patience du plan et la menace hors-champ. La bande originale de Disasterpeace, avec ses synthétiseurs rétro 80’s, prolonge cet héritage sans jamais verser dans la citation servile. Elle accompagne moins les effets de peur qu’elle n’installe une texture mentale, un état d’alerte permanent. It Follows coïncide avec une réappropriation de Carpenter par une nouvelle génération de cinéastes américains : Adam Wingard avec You’re Next puis The Guest, Jim Mickle avec Cold in July, et bien sûr Mitchell lui-même. Mais ce qui distingue It Follows de bien des hommages néo-rétro, c’est précisément qu’il ne se contente pas de réactiver des codes. Il les déplace vers quelque chose de plus triste, de plus flottant, presque de plus tendre.
Car l’esthétique que Mitchell donne à son film, la manière élégiaque dont il filme ses jeunes personnages, appartient tout autant à un certain cinéma indépendant américain, de Gus Van Sant à Sofia Coppola. Le film aime ses corps adolescents, leurs moments d’attente, leurs silences et leurs discussions dérisoires ou vulnérables. Cette douceur mélancolique donne au film un supplément d’âme que beaucoup de productions horrifiques récentes n’ont plus. Grâce au talent de ses jeunes interprètes, Mitchell insuffle à son film beaucoup de cœur. Maika Monroe, à la fois lumineuse et mélancolique dans le rôle de Jay, porte littéralement le film sur ses épaules. Elle impose une présence fragile mais jamais passive, une peur qui n’efface ni l’intelligence ni la dignité du personnage. Autour d’elle gravite un groupe d’amis immédiatement attachants, qui tentent tant bien que mal de l’aider, donnant par moments au film une tonalité presque Goonies dans sa version la plus anxieuse. Parmi eux, Paul (Keir Gilchrist), ami d’enfance amoureux d’elle depuis toujours, serait ravi de la débarrasser de sa malédiction une idée à la fois tragique, ironique et profondément touchante. C’est là que It Follows réussit quelque chose de rare : conjuguer la terreur abstraite d’un concept implacable avec une émotion très concrète liée à l’adolescence, au désir, à la solitude et à la peur de grandir.
Conclusion : It Follows avec son concept imparable dépasse largement le simple exercice de style horrifique. Il réactive les grandes formes du cinéma de genre pour mieux leur redonner une force presque mythologique. Derrière son principe minimaliste se cache une œuvre d’une remarquable richesse formelle, thématique et émotionnelle, qui transforme la peur de la contamination en peur du temps, du corps et de la finitude. Peu de films contemporains auront à ce point su capter, sous la forme d’une poursuite surnaturelle, l’expérience diffuse d’une jeunesse qui sent déjà le monde la rattraper.
