DUNE (2021)

En 1964, Frank Herbert a donné naissance à l’une des pierres angulaires de la science-fiction contemporaine avec « DUNE ». Ce chef-d’œuvre transcende les frontières du genre, explorant des thèmes géopolitiques, religieux, et écologiques avant-gardistes qui ont captivé la contre-culture des années 70. Herbert a tissé un univers aussi riche que celui du « Seigneur des Anneaux » de Tolkien, suscitant l’admiration d’Hollywood, bien que la complexité de l’œuvre ait longtemps déjoué les tentatives d’adaptation cinématographique. Dans un futur lointain, DUNE narre l’épopée de Paul Atréides (interprété par Timothée Chalamet), membre d’une famille noble entraînée malgré elle dans une lutte féroce pour le contrôle de la planète désertique Arrakis. Cette planète inhospitalière est la seule source de l’Épice, une substance d’une importance cruciale dans l’univers, prolongeant la vie, conférant des capacités cognitives surhumaines et facilitant les voyages interstellaires. L’intrigue se complexifie davantage avec la possibilité que Paul soit le leader messianique tant attendu par le peuple opprimé d’Arrakis, et qu’il soit également le résultat des expérimentations d’un ordre secret de femmes appelé Bene Gesserit, cherchant à engendrer une figure messianique connue sous le nom de Kwisatz Haderach.Pendant deux décennies, les studios ont buté sur l’adaptation cinématographique de DUNE, depuis les échecs des projets d’Alejandro Jodorowsky et Ridley Scott jusqu’au film de David Lynch, dont la réhabilitation semble nécessaire . Cependant, dans les années 2010, les échos de l’œuvre, résonnant avec notre monde tourmenté par les guerres liées au pétrole, le changement climatique, et la cupidité humaine, ont ravivé l’intérêt des studios. La société Legendary Pictures, soutenue par Warner Bros., a finalement confié à Denis Villeneuve la lourde tâche de livrer une adaptation à la hauteur de la renommée de l’œuvre. Denis Villeneuve, réalisateur de renom avec des films tels que Prisoners, Sicario, Enemy, et Premier Contact, avait déjà relevé l’audacieux défi de la suite de Blade Runner avec Blade Runner 2049. Acceptant cette mission colossale, le cinéaste canadien a insisté sur l’adaptation en deux films pour honorer la densité du scénario. Bien que le scénario ait été confié à des plumes prestigieuses telles que Jon Spaiths et Eric Roth, DUNE édition 2021 porte indéniablement la signature artistique distinctive de Villeneuve. Son style fastueux et énigmatique se déploie pour rendre justice à un texte de science-fiction dense, regorgeant d’intrigues de palais et de mysticisme interplanétaire, tout en conservant la forme épique d’un blockbuster.

Avec cette épopée de science-fiction colossale, Denis Villeneuve semble démontrer qu’il existe une alternative audacieuse pour les films à gros budgets. Il nous prouve que la grandeur cinématographique ne nécessite pas une frénésie d’actions incessantes pour être spectaculaire. Au contraire, il suggère qu’il est tout à fait possible de laisser les scènes se dérouler à un rythme mesuré, de permettre aux moments de respirer sans sacrifier l’impact visuel. Après avoir capturé de manière crédible l’étrangeté et le vertige existentiel d’une rencontre extraterrestre dans « Premier Contact« , Villeneuve réitère son talent en nous transportant cette fois-ci dans une réalité futuriste captivante. L’univers visuel du film est d’une cohérence et d’une envergure extraordinaires. Les décors et les effets spéciaux regorgent de détails, atteignant un niveau d’excellence qui élève l’expérience cinématographique. « Dune » évoque la grandeur des épopées classiques d’Hollywood sans jamais sombrer dans la surenchère. L’histoire qui traverse des planètes aux écosystèmes révélateurs des psychologies de leurs habitants s’harmonise parfaitement avec la prédilection de Villeneuve pour des paysages qui engloutissent les personnages dans des perspectives épiques. Le réalisateur maintient souvent la caméra statique, offrant des plans larges majestueux qui permettent aux spectateurs d’apprécier pleinement les visions ultra-détaillées qu’il crée, chaque plan ressemblant presque à une œuvre d’art.L’histoire qui traverse des planètes aux écosystèmes révélateurs des psychologies de leurs habitants s’harmonise parfaitement avec la prédilection de Villeneuve pour des paysages qui engloutissent les personnages dans des perspectives épiques. Le réalisateur maintient souvent la caméra de manière statique, offrant des plans larges majestueux qui permettent aux spectateurs d’apprécier pleinement les visions ultra-détaillées qu’il crée, chaque plan ressemblant presque à une œuvre d’art. Mais le véritable génie de Villeneuve réside dans son art de l’anticipation. Il sait captiver en se concentrant sur les moments de menace imminente, une compétence particulièrement utile dans « Dune » avec son intrigue riche en trahisons et tentatives d’assassinat. Le film est également parsemé de clins d’œil cinématographiques, des hommages délibérés à des classiques tels que « Lawrence d’Arabie » et « Apocalypse Now« , (la scène d’introduction du baron Harkonnen) , la géométrie des cadres, l’ambiance sonore et l’aspect monolithique des vaisseaux évoquent Stanley Kubrick montrant ainsi la maîtrise d’exécution de Villeneuve qui atteint ici sa pleine maturité. En somme, peu de réalisateurs contemporains rivalisent avec son savoir-faire artistique.

Aprés Bradford Young et Roger Deakins, Denis Villeneuve collabore ici avec le brillant directeur de la photographie Greig Fraser (Zero Dark Thirty, Rogue One). Ce dernier opte pour une palette de couleurs désaturées, conférant ainsi un aspect naturaliste aux divers environnements tout en préservant la grandeur propre aux grands spectacles. En rupture totale avec les influences baroques et industrielles de David Lynch, Villeneuve et son fidèle chef décorateur depuis « Prisoners« , Patrice Vermette, adoptent un minimalisme privilégiant une conception artistique brutaliste aux teintes métalliques. À la manière des maîtres du comic-book tels que Jack Kirby, Frank Miller ou Moebius (ce dernier ayant une relation avec Dune étant le fer de lance du projet de Jodorowsky), Villeneuve semble épurer son style à chaque nouveau projet, et cela se ressent ici sur une toile toujours plus vaste. Le travail de production de Vermette et les costumes de Jacqueline West (The Revenant) s’inscrivent dans une esthétique rigoureusement contrôlée, s’éloignant des conventions du design futuriste au profit d’une approche « archéologique ». On perçoit le passage du temps sur les décors monumentaux, donnant l’impression qu’ils ont été façonnés dans des époques immémoriales, ce qui ajoute une dimension symbolique.La forteresse d’Arrakis évoque l’architecture aztèque, des panneaux japonais cohabitent avec des robes byzantines et des armures futuro-médiévales. Les formations de l’armée des Atreides rappellent l’esthétique fasciste, avec leurs ornithoptères semblables à des ailes d’insectes, reflétant la puissance technologique de leur militarisme. En intégrant des designs évoquant l’étrangeté mécanique d’HR Giger (Alien) dans la vision du monde des Harkonnens, le Dune de 2021 rend un hommage subliminal à la version avortée de Jodorowsky. Ce mélange d’influences rend cet univers à la fois familier et étranger, contribuant à l’immersion et à l’impact écrasant du film.Un autre élément crucial est le travail sonore, phénoménal et quasi-sismique, qui fait vibrer les fauteuils en harmonie avec la puissante partition de Hans Zimmer. Intense au point d’être presque effrayante, la musique intègre des chants gutturaux et des cornemuses écossaises techno. Dans un paysage cinématographique de plus en plus numérique, l’univers de Dune se distingue par son caractère tactile. Les effets visuels, signés par la compagnie britannique DNEG, s’intègrent organiquement aux environnements naturels, possédant une qualité artistique presque poétique, à l’image de la magnificence et de l’étrangeté des vaisseaux spatiaux qui semblent émerger des toiles de Chris Foss.

La division du roman de Herbert en deux parties, contrairement à Lynch qui sprinte à travers les événements, se révèle être un choix d’adaptation astucieux qui offre aux scènes cruciales l’occasion de respirer, permettant ainsi une révélation plus gratifiante des motivations des personnages et jetant les bases des dynamiques futures de la saga. Le script efficace de Villeneuve, Roth et Spaiths simplifie les complexités lexicales et narratives du roman, privilégiant l’émerveillement sur l’exposition pour rendre cet univers accessible même aux non-initiés. Face à la pléthore de personnages du roman, Villeneuve et ses scénaristes adoptent une approche impitoyable, traitant certains rapidement, comme le Dr Yueh, Thufir Hawat, Piter De Vries et Duncan Idaho, tandis que d’autres, tels que Feyd Rotha, sont écartés de l’intrigue. Stellan Skarsgard incarne le Baron Harkonnen de manière authentiquement terrifiante, différenciant cette interprétation de celle de Lynch tout en conservant son obésité répugnante. Les fans de Zendaya Coleman peuvent être déçus car son personnage de Chani n’apparaît qu’à la fin du film, mettant plutôt l’accent sur la relation mère-fils entre Paul (Timothée Chalamet) et Lady Jessica (Rebecca Ferguson), ancrant ainsi Dune dans une réalité émotionnelle. Chalamet, malgré le poids du personnage qu’il incarne, navigue habilement entre la confusion juvénile et la conviction adulte, jouant avec subtilité un prophète réticent hanté par son destin. Ferguson, excellente, exprime les angoisses et la dévotion d’une mère, une clé essentielle du livre. Dave Bautista et Josh Brolin complètent le casting, avec Bautista en cruel chef Harkonnen et Brolin en mentor de Paul, Gurney Halleck. Même sans scènes communes, Dune réunit brièvement les interprètes de No Country For Old Men, avec Javier Bardem en Stilgar, le leader taciturne des Fremen. Dans une déviation par rapport au roman, l’écologiste impériale Kynes change de sexe et est interprétée avec une force impressionnante par Sharon Duncan-Brewster. Charlotte Rampling apporte son jeu glaçant à Gaius Helen Mohiam, la mère supérieure des Bene Gesserit, dans l’une des scènes les plus intenses du film, testant la résistance de Paul à la souffrance.

Le texte de Herbert, avec sa portée politique mêlant oppression coloniale et religion, est incontestablement présent dans l’adaptation de Villeneuve. Cependant, le réalisateur semble mettre l’accent sur l’aspect capitaliste des grandes maisons, qui tirent d’énormes fortunes de la récolte de l’épice, une métaphore du pétrole brut, sans rien donner en retour au peuple Fremen. Bien que les Harkonnen soient clairement maléfiques, cela ne transforme pas automatiquement les Atreides en « gentils » en accord avec les thèmes anticolonialistes du récit. La voix off de Chani, qui ouvre le film, interroge même : « Qui seront nos prochains oppresseurs ? » lorsque les armées Harkonnen quittent Arrakis. « Dune » constitue la première partie de l’histoire et nous emmène à peu près à mi-chemin du livre, ce qui influence la structure du film. Malgré quelques scènes d’action savamment placées, le climax n’atteint pas le spectaculaire d’un blockbuster traditionnel. Ainsi, « Dune » se révèle une expérience quelque peu frustrante, dont le succès ultime dépendra de celui d’un second volet. Le choix de n’adapter que la moitié du livre est narrativement judicieux, mais il représente un pari audacieux, surtout lorsque la suite n’a pas encore été tournée. L’existence du deuxième volet dépend du succès financier du film, une réussite commerciale qui n’est pas garantie en période de pandémie, d’autant plus que « Dune » est majestueux mais exigeant, s’inscrivant davantage dans la tradition de David Lean que dans celle des studios Marvel. Villeneuve utilise les rêves prophétiques de Paul pour donner un aperçu de ce qui pourrait arriver dans la suite, évoquant les scènes post-génériques du MCU. Dune est monolithique et son ambiance solennelle peut sembler trop sérieuse pour certains. Les touches d’humour, bien que présentes, peuvent sembler déplacées. Villeneuve a critiqué la sortie simultanée du film en salles et sur la plateforme de streaming HBO-Max aux États-Unis, affirmant que regarder Dune sur un petit écran était comparable à mettre un hors-bord dans une baignoire. Bien que cette déclaration puisse paraître prétentieuse, elle souligne la nature grandiose et haut de gamme du film, conçu pour être apprécié sur les écrans premium (IMAX, Dolby). Même si le film est intrinsèquement excellent, l’expérience sensorielle de « Dune » ne prend tout son sens que sur le plus grand écran possible, avec le meilleur son possible.

Conclusion : Avec Dune Partie 1, Denis Villeneuve nous offre une expérience visuelle exceptionnelle, une immersion grandiose et viscérale dans un univers tout à fait unique. Il érige véritablement une cathédrale de la science-fiction, nous laissant impatients de découvrir la conclusion épique dans le très attendu deuxième volet.

MA NOTE : A-

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