A COUTEAUX TIRES (Critique)

Harlan Thrombey (Christopher Plummer) auteur de romans policiers à succès est retrouvé mort, apparemment d’un suicide, le lendemain de son quatre vingt cinquième anniversaire. Toute sa famille élargie et dysfonctionnelle étant réunie dans la demeure le soir de sa mort , et plusieurs d’entre eux avec une bonne raison de lui en vouloir , c’est le décor parfait pour un mystère. C’est à ce moment que Benoit Blanc (Daniel Craig), un détective privé de renom, entre en piste interrogeant chaque membre de la famille avec l’assistance par Marta (Ana de Armas), infirmière de longue date de Harlan. Non seulement elle connaît tous les secrets de la famille, mais possède un talent unique: son incapacité à mentir. Nous n’irons pas plus loin dans la description de l’intrigue A Couteaux tirés comme tous les whodunit est un film qu’on apprécie idéalement sans connaitre les détails d’une intrigue dont les fils sont intimement liés à ses personnages. Passons en revue les suspects et les acteurs qui les incarnent . Tout d’abord, Daniel Craig est incroyable dans ce rôle de ce détective librement inspiré d’Hercule Poirot avec son patronyme d’origine francophone Benoit Blanc qu’il investit avec aplomb et panache. Il est très drôle, employant à nouveau un accent traînant du sud des états-unis qu’il avait inauguré sur le Logan Lucky de Steven Soderberg. Blanc apparaît à certains moments comme dépassé par les événements, pris dans des réflexions qui échappent au commun des mortels dans une mécanique qui rappelle les enquêtes de Columbo ou Monk. Mais comme ces grand aînés il expose dans les dernières bobines toute la force de son analyse. Beaucoup du plaisir pris par le spectateur devant sa performance tient à celui qu’on ressent chez le comédien. De façon surprenante au regard de ce casting pléthorique le cœur de A Couteaux tirés est en réalité Ana de Armas. De la même manière qu’elle apportait énormément de cœur à Blade Runner 2049 avec son personnage de JOI, elle propose ici aussi une protagoniste à la fois classique et moderne. Moderne car son personnage issue d’une famille d’émigrants aux Etats-Unis (venu d’Uruguay ? du Paraguay ? du Guatemala ? Brésil?) renvoie aux débats qui agitent la société américaine actuelle que Rian Johnson évoque en filigrane , classique car cette idée qu’elle est incapable de mentir évoque les mythes grecs et, à l’instar de ces archétypes, ce don s’avère pour elle une malédiction plus qu’un un cadeau.

Et puis il y a le reste de cette famille dysfonctionnelle : la fille aînée incarnée par Jamie Lee Curtis, son mari Don Johnson et leur fils Ransom interprété par Chris Evans , le rebelle de la famille. Curtis et Johnson sont excellents en couple de riches WASP, mention spéciale pour Don Johnson en mari lâche et hypocrite mais Evans qui déteste clairement tous les membres de sa famille, vole la vedette à ses partenaires dans toutes les scènes où il se trouve. Son arche narrative est probablement la meilleure du film, le spectateur oscillant sans cesse à son sujet entre appréciation et détestation. Toni Collette dans son rôle de néo-hippie , qui a créé une ligne de maquillage qui constitue également un «mode de vie» et sa fille jouée par Katherine Langford toutes les deux sensibles aux considérations sociales mais néanmoins terriblement dépendantes des privilèges de la famille constituent le yin du yang conservateur incarné par Curtis et Johnson. De l’autre coté du spectre politique , on assiste a une réunion du casting du Midnigt Special de Jeff Nichols avec la branche de la famille du fils aîné Walt (Michael Shannon), à qui son père à confié la direction de la maison d’édition familiale , son épouse Donna (Riki Lindhome) et leur fils Jacob (Jaeden Martell), supporters de Donald Trump. Shannon est souvent excellent et ne fait pas exception ici dans ce rôle d’un fils qu’on devine aigri. Il arpente le film avec une canne et un plâtre souple sur une blessure au pied qui n’est jamais expliquée et utilise ces petits détails en particulier dans une scène marquante face à Marta pour donner une texture à son personnage. Martell qui passe le plus clair du film le visage plongé dans son mobile parvient néanmoins à livrer une des meilleures performances du film. La troisième génération des Thrombeys, celle des petits-enfants incarnés par Evans, Langford et Martell, aussi dysfonctionnelle que celle de leurs aînés offre un point de vue intéressant car ils représentent tous les privilèges selon différentes perspectives et leur troubles se manifestent chez chacun de différentes manières. Rian Johnson n’en fait pas une question d’idéologie , de conservatisme contre progressisme puisqu’il montre les hypocrisies des deux idéologies mais remet en cause la notion de mérite derrière laquelle se réfugie les différentes facettes des privilèges qu’incarnent les Thrombey . Ainsi si A Couteaux Tirés évoque bien sur Hitchcock et Agatha Christie, il y a aussi un peu de Frank Capra dans la façon dont il célèbre des valeurs comme que la décence élémentaire , le travail acharné et l’honnêteté qualités dont les membres du clan Thrombey, en particulier la jeune génération, sont dépourvus.

Complétant la distribution du coté des enquêteurs Lakeith Stanfield (Get Out) est parfait dans son rôle de policier agacé à la fois par cette famille et par l’excentrique monsieur Blanc. La lassitude se ressent dans sa manière de servir ses dialogues, pourtant, il n’est jamais à court d’énergie. Et puis, il y a Noah Segan pensionnaire des films de Rian Johnson, , dans le rôle d’un policier , passionné de romans policiers qui rempli le rôle de substitut du public tout au long de l’enquête. A couteaux tirés multiplie les hommages à travers des références empruntées à d’autres maîtres du genre comme Hitchcock ou Agatha Christie mais aussi à la culture populaire , un des personnages regarde un épisode d’Arabesque , un autre évoque la demeure des Thrombeys comme un plateau de Cluedo géant. Mais la plus grandes influence sur le film est celle du Limier sorti en 1972, avec Michael Caine et Laurence Olivier (remaké en 2007 avec le même Caine et Jude Law). Johnson a même indiqué qu’il avait expressément demandé à son chef décorateur David Crank (The Master) de s’inspirer de la maison du film de Joseph L. Mankiewicz pour la « demeure ancestrale » des Thrombeys. S’inspirer du scénario d’ Anthonny Schaffer dans la construction du sien a permis à Johnson de contourner la grande frustration d’ Hitchcock avec le genre du whodunit qui en se reposant sur une révélation finale, en fait le principal point de tension dramatique et en prive le reste de l’intrigue . Au lieu de cela, comme dans Le Limier , Johnson place une des révélations les plus importantes en plein milieu du film puis en parsème la seconde moitié du film , maintenant la tension jusqu’à son dénouement.Deux des plus grands talents de Johnson en tant que cinéaste sont sa capacité à subvertir les clichés d’un genre et à réunir des trames narratives très diverses en un tout cohérent. Ses films précédents comme Brick, Looper et Les derniers Jedi en constituent de parfait s exemples. Johnson comprend les genres dans lesquels il travaille (film noir, voyage dans le temps et Star Wars, respectivement) et connait les attentes du public et se montre capable de les combler , mais aussi d’en subvertir certaines par une approche originale. Nous avons apprecié qu’il respecte l’aspect ludique du whodunit ne cherchant pas à y greffer une gravité artificielle, un aspect « sombre » qui serait gage de sérieux. Il assume le coté un peu ringard et grandiloquent mais pleinement satisfaisant de la révélation du (ou de la) coupable dans la grande tradition du genre. Mais il parvient néanmoins à glisser un propos qui résonne comme une critique acerbe du contexte politique actuel de son pays et conclu son film avec un plan final parfait qui fait entrer son film au pantheon des grandes comédies noires.

Conclusion : A Couteaux tirés lettre d’amour au whodunit intelligent, drôle avec son scénario torsadé tel un bretzel, ses numéros d’acteurs jubilatoires et son commentaire politique subtil si il n’est pas un film parfait est sans doute le meilleur divertissement de l’année.

Ma Note : A-

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