INVISIBLE MAN (Critique)

Cette nouvelle version de l’histoire de H.G Wells qui avec son adaptation de 1933 par James « Frankenstein » Whale avait rejoint le bestiaire des Universal Monsters illustre la rapidité des mouvements tectoniques qui agitent Hollywood en ces temps du règne des franchises. Voulant tirer partie de ce patrimoine la major à la mappemonde ambitionnait de lancer une série de films remettant au gout du jour, à destination des jeunes générations, les créatures surnaturelles qui ont fait les beaux jours du studio. Dans un écosystème cinématographique marqué par le succès de Marvel Studios ces nouvelles franchises rassemblées sous le titre ombrelle Dark Universe devaient fonctionner comme un univers partagé chacune étant animée par des stars prestigieuses. Dans ce projet le rôle de l’homme invisible était promis à Johnny Depp. (ce qui dans le contexte du nouveau film est assez ironique comme vous le verrez en lisant la suite de cette critique). L’échec public et critique cuisant du film inaugural La Momie avec Tom Cruise allait sonner le glas de cette initiative. C’est alors que la société de production Blumhouse et son fondateur Jason Blum pape de l’horreur low-cost devenu une figure incontournable du genre avec les triomphes de Get Out , Split et de la franchise American Nightmare décide d’appliquer sa méthode : des budgets maîtrisés et une approche contemporaine du catalogue des Universal Monsters. Il confie sa version de L’Homme Invisible avec en vedette Elizabeth Moss star de la série The Handmaid’s Tale au réalisateur-scénariste Leigh Whannell dont le thriller cyberpunk Upgrade (produit également par Blum sous sa nouvelle bannière BH Tilt) avait fait sensation acquérant une réputation flatteuse d’œuvre culte. Whannell est apparu sur la scène cinématographique avec le phénomène Saw dont il scénarisa le premier volet avec son ami James Wan, leur collaboration se poursuivant sur Dead Silence et Insidious 1 &2 avant que Wan ne parte jouer avec les petites voitures de Fast & Furious. Invisible man est pour lui l’occasion de sortir définitivement de l’ombre de son ami rencontré sur les bancs de leur école de cinéma en Australie et au vu du résultat on peut prédire qu’il va bientôt le rejoindre aux commandes de grosses machines.

Le titre du film est volontairement trompeur, car alors que les versions précédentes se concentraient sur le protagoniste et des effets sur sa psyché des expériences le rendant invisible , l’itération 2020 est bâti autour de sa compagne et des effets très réels d’une relation abusive, sujet intégré dans un film d’horreur de science-fiction au travers de la figure de l’homme invisible. Le film s’ouvre sur Cecilia (Elizabeth Moss) qui quitte au beau milieu de la nuit la propriété high-tech à flanc de falaise de son compagnon Adrian (Oliver Jackson-Cohen) encore endormi, on comprend vite à son regard inquiet que cette sortie nocturne est en fait une évasion, d’autant que son conjoint attaque sauvagement la voiture de sa sœur Emily (Harriet Dyer) venu la recueillir. Pourtant deux semaines après sa fuite, alors qu’elle s’est réfugié auprès d’un ami policier (Aldis Hodge) et de sa fille (Storm Reid), Tom (Michael Dorman) le frère d’Adrian lui apprend que ce dernier a mis fin à ses jours et lui lègue une partie de sa fortune. Suspicieuse de ce suicide, d’étranges phénomènes finissent par la convaincre que son ex, scientifique de génie spécialiste de l’optique a trouvé le moyen de se rendre invisible pour la tourmenter. Mais comment convaincre son entourage d’une telle hypothèse sans passer pour folle ? En mêlant le mythe de l’Homme Invisible au sous-genre de l’“ex des enfers” popularisé à la fin des années 80 – début 90 par des films comme Liaison Fatale ou Les Nuits avec mon ennemi avec Julia Roberts Leigh Wannell donne à sa relecture de l’œuvre de H.G Wells une résonance toute particulière à notre époque de prise de conscience des violences faites aux femmes dans le sillage du mouvement MeToo, qui dépasse l’exercice de genre. Les tropes bien connus du fantastique comme l’incrédulité qui accueille le récit que fait l’héroïne confrontée à des phénomènes inexplicables, se font ici métaphore de celle qui accueille trop souvent le témoignage des victimes d’agressions sexuelles ou de violences conjugales. La remise en cause de son état psychologique y compris par son entourage rappelle des comportements connus surtout quand les accusés sont des hommes de pouvoir. Souvent même l’agresseur fini par être vu comme la victime et c’est ne partie ce qui arrive ici grâce à une péripétie que nous ne dévoilerons pas. Le choix d’Elizabeth Moss, qui incarne déjà dans l’esprit du public cette résilience féminine grâce à son rôle dans la série The Handmaid’s Tale renforce cette métaphore.

Mais jamais Leigh Whannell ne laisse le sous-texte l’emporter sur la mécanique du thriller, Invisible Man n’est pas un film à thèse mais bien un thriller psychologique d’inspiration Hitchcockienne qui décline une variation fantastique de la figure de l’innocent persécuté et des thèmes récurrents du maître du suspense : la peur, le doute paranoïaque et la perte d’identité (et une héroïne blonde!). Le film se déroule d’ailleurs à San Francisco la ville de Sueurs Froides. Whannell plonge de front dans la tension et multiplie les les petits détails qui donneront de l’intérêt à un second visionnage où le spectateur tentera de déceler des preuves de la présence subliminale de son antagoniste. Son scénario si il est parfaitement linéaire n’en est pas moins d’une redoutable efficacité, ne relâchant jamais la tension tout en offrant à son actrice principale une riche palette d’émotions à jouer. Dans la tradition des précédents films de son auteur Invisible Man offre son lot de retournements de situation et une conclusion qui si elle tranche un peu avec le rythme des séquences précédentes s’avère au final intelligente et puissante. Sa mise en scène est précise et il soigne particulièrement la composition de ses cadres transformant de grands volumes vides en une source d’angoisse et de tension comme la surface des océans a pu l’être dans les Dents de la mer. Si l’auteur de Saw opte pour un vernis de thriller luxueux il utilise ce qu’il a appris dans ses films d’épouvante ainsi que certains effets cinétiques et ingénieux de son Upgrade (l’axe de la caméra aligné avec le corps de ses personnages quand il s’effondrent) pour dynamiser les scènes chocs. Si il tente de renouveler l’iconographie habituelle de l’homme invisible, en lui donnant un vernis high-tech il fait un clin d’œil à la version classique du personnage au détour d’un plan qui s’attarde sur un patient, le visage couvert de bandages. Après les excès gore d’Upgrade et son personnage supplicié qui une fois « augmenté » traquait ses assassins sur fond de complots obscurs de vastes corporations qui rappelait Robocop, Whannell semble poursuivre un dialogue avec la période américaine de Paul Verhoeven (sans l’aspect sexuel) qui s’est lui aussi essayé au thriller hitchcockien avec Basic instinct et à la réinterprétation du mythe de l’homme invisible avec Hollow Man.

Whannell a la chance d’avoir une interprète de la trempe d’Elizabeth Moss qui porte le film sur ses épaules. Si son personnage de femme martyrisée rappelle celui qu’elle incarne dans la célèbre série, l’intensité de son jeu, ses grands yeux bleus qui peuvent exprimer un vaste spectre de sentiment qui va de la plus immense détresse, teintée de folie à la détermination la plus extrême, sa faculté d’apparaître commune ou séduisante sont des atouts indispensables pour ce rôle où, de par la nature de la menace, elle est souvent seule à l’écran, devant contribuer par la force de son jeu à la peur et la tension. Moss, dans ce personnage de « fiancée de l’homme invisible » est une nouvelle fois fantastique et mériterait d’avoir la reconnaissance du grand public après celle des critiques. En dépit d’un temps de présence à l’écran réduit (il est mort …ou invisible) Oliver Jackson-Cohen fait impression affichant une version malfaisante de la sensibilité et de la fragilité dont il faisait preuve dans son rôle de Luke Crain dans la série The Haunting of Hill House (que l’on vous recommande très chaudement). On comprend comment son Adrian Griffin a pu un jour séduire Cécilia mais on réalise l’étendu du dérangement de ce pervers narcissique sociopathe. De part sa nature le film est presque un one-woman show de Moss mais le casting de seconds rôles assemblés autour d’elle est solide. Si le personnage de bon flic tenu par Aldis Hodge (Straight Outta Compton) et sa fille adolescente Storm Reid (la série Euphoria sur HBO) sont assez générique la sœur de Cecilia incarnée par Harriet Dyer (la série The InBetween sur NBC) compose un personnage attachant et l’acteur néo-zelandais Michael Dorman est parfait d’ambiguïté dans le rôle du frère d’Adrian. Les fans de Upgrade reconnaîtront au passage Benedict Hardie qui incarnait le cyborg Fisk ici dans un rôle plus sympathique. La partition oppressante de Benjamin Wallfisch (Blade Runner 2049 , Ça, A Cure for Life) est un élément primordial de l’atmosphère menaçante qu’instaure Whanell tout comme le sound-design à la fois futuriste et old-school qui se doit d’incarner l’invisible.

Conclusion : Haletant , angoissant et pertinent Invisible Man conforte la place de Leigh Whannell parmi les nouvelles signatures qui comptent dans le domaine du fantastique et démontre si il en était besoin que les Universal Monsters ont encore de beaux jours devant eux si on se donne la peine de leur offrir un traitement original.

Ma Note : A-

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