SPIDER-MAN : BRAND NEW DAY (2026)

Spider-Man: Brand New Day arrive quatre ans après le dénouement douloureux de No Way Home. Le monde a oublié Peter Parker. May, Ned, MJ, Tony Stark, tout ce qui construisait son identité a disparu d’un sortilège. Destin Daniel Cretton hérite d’un héros à reconstruire entièrement. Après Shang-Chi and the egend of the Ten Rings, le choix du cinéaste pouvait surprendre. Il se révèle pourtant cohérent. Dans Short Term 12, The Glass Castle ou Just Mercy, Cretton filme depuis longtemps des personnages marqués par la culpabilité et la difficulté de reconstruire des liens. Il transpose cette sensibilité à Spider-Man sans jamais la plier artificiellement à la mécanique Marvel. Le film ne cherche pas à retrouver l’énergie adolescente de Homecoming, ni à prolonger l’escalade spectaculaire de Far From Home et No Way Home. Il traite au contraire les conséquences de leur conclusion comme un point de départ émotionnel. Peter n’a plus besoin de devenir Spider-Man : il doit apprendre à vivre avec le fait qu’il l’est désormais presque exclusivement. Cette liberté ressemble à un exil. Il peut parcourir New York sans être reconnu, sauver des inconnus dans l’anonymat total, mais cette invisibilité héroïque le coupe de tout ce qui faisait autrefois sa vie. Le deuil traverse tout le récit. Deuil de May, d’abord, dont l’absence pèse sur le personnage sans que le film ait besoin d’en faire constamment un sujet explicite. Deuil d’une vie qu’il ne peut plus retrouver, ensuite. Et surtout celui, plus cruel encore, d’un amour dont Peter demeure l’unique mémoire. Il se souvient de tout, MJ, de rien. Le dispositif est cruel et Brand New Day a l’intelligence de ne jamais le forcer. Les retrouvailles entre les deux personnages ne cherchent ni le pathos facile ni l’explosion romantique. Cretton préfère la retenue, l’embarras, l’écart silencieux entre ce qui a été vécu et ce qui ne peut plus être partagé. En cela, le film touche à quelque chose de très juste : non pas la douleur d’une séparation, mais celle d’un passé désormais sans réciprocité.

Tom Holland livre ici sa meilleure performance dans le rôle. Depuis Captain America: Civil War, l’acteur possède les qualités essentielles du personnage : l’agilité, la nervosité, cette capacité à faire sentir que Peter pense plus vite qu’il ne parle. Mais Brand New Day lui demande autre chose. Pour la première fois, Peter n’a presque plus personne auprès de qui se définir. Il ne peut plus se mesurer à Tony Stark, ni chercher le soutien de May, ni se reposer sur Ned ou sur la certitude de l’amour de MJ. Holland traduit cette solitude par un jeu intériorisé, où les silences, les hésitations et les regards racontent davantage que les dialogues. Son humour ne fonctionne plus seulement comme un ressort comique. Il devient un mécanisme de défense, une façon de maintenir à distance une souffrance qu’il ne sait pas partager. Le film lui offre une palette plus large, de la légèreté à la colère, de l’ironie à la culpabilité, sans que ces variations paraissent artificielles. Cette évolution se ressent jusque dans les scènes d’action : le Spider-Man de Brand New Day semble plus expérimenté, plus conscient des conséquences de ses choix, et doit désormais assumer seul ses erreurs. L’une des réussites les plus frappantes du film tient d’ailleurs à sa manière de traiter Spider-Man comme un personnage dramatique à part entière, y compris lorsqu’il apparaît en costume complet et masqué. Comme dans The Dark Knight ou The Batman, le héros n’a pas besoin d’être constamment ramené à son visage découvert pour exister dans une scène. Contrairement à Spider-Man 3, qui donnait parfois le sentiment de dissocier trop nettement Peter du costume, Brand New Day fait de Spider-Man une présence pleine, capable d’interagir, de souffrir et d’habiter les scènes sans cesser d’être visuellement Spider-Man. Pour un lecteur de comics, c’est un vrai plaisir : le masque ne réduit pas le personnage, il en prolonge ici la force dramatique.  Zendaya offre à MJ une maturité et une autonomie nouvelles, loin du simple rôle de love interest à reconquérir. Le personnage a poursuivi son existence, construit ses propres repères, développé une vie qui ne dépend plus de Peter. La performance évite soigneusement de reproduire la MJ des précédents films : l’intelligence et l’humour sec demeurent, mais la profondeur a changé de nature. Jacob Batalon retrouve Ned avec une justesse tranquille. Leurs retrouvailles fonctionnent parce qu’elles ne misent jamais sur la nostalgie facile. Cretton se révèle un excellent directeur d’acteurs : il filme Holland et Zendaya comme de jeunes adultes confrontés à des émotions complexes, jamais comme les simples représentants d’un couple populaire.

Jon Bernthal apporte à son une chaleur inattendue à son Frank Castle une rencontre qui, sur le papier, semblait improbable. Spider-Man croit que toute vie mérite d’être sauvée. Le Punisher a fait de la violence létale sa réponse au crime. Le film ne gomme jamais cette opposition, il en fait le moteur d’un duo réussi, entre action viscérale et humour de buddy movie. Bernthal ne réduit jamais Frank à une machine de guerre : quelques scènes suffisent à rappeler l’humanité derrière la colère. Face à lui, Peter observe une version de lui-même qui a choisi la vengeance plutôt que la persévérance, et refuse de devenir comme lui. Cette rencontre donne au film la texture d’un vrai comic book Marvel, celle d’une ville où les héros se croisent parce qu’ils vivent tous dans le même monde, un esprit hérité de Stan Lee, Steve Ditko, John Romita et Jack Kirby. Hulk, Yelena et le Scorpion complètent cette galerie. Leur présence n’est pas toujours essentielle, mais elle renforce l’impression d’un univers qui continue d’exister au-delà du seul parcours de Peter. Le combat contre Hulk illustre parfaitement la logique du personnage : Spider-Man n’a pas besoin d’être le plus fort pour rester le plus héroïque, sa mobilité, son intelligence et son refus d’abandonner suffisent face à une force qui le dépasse.Et même en dehors des recréations explicites de couvertures de comics mises en valeur dès la séquence d’ouverture, Cretton et son équipe parsèment le film de plans iconiques qui évoquent les meilleures splash-pages du médium. Cette inspiration ne relève jamais du simple clin d’œil décoratif : elle structure la mise en scène et donne à plusieurs affrontements une ampleur immédiatement lisible, presque mythologique. À cet égard, le combat tripartite entre Spider-Man, Hulk et le Punisher, tous présentés dans des versions visuellement très fidèles à leurs incarnations de papier, constitue l’un des grands morceaux de bravoure du film. Le spectacle y est impressionnant, mais surtout pensé comme une image de comic book devenue mobile, où la composition du cadre, les postures des corps et la dynamique des trajectoires suffisent à retrouver l’excitation propre aux grandes splash-pages.

Sur le plan visuel, Cretton et son équipe cherchent clairement à éloigner le film du rendu numérique lisse et parfois impersonnel qui caractérise plusieurs productions Marvel récentes. Ce travail repose aussi sur le directeur de la photographie Brett Pawlak, qui adopte une approche très incarnée de la mise en scène. Pawlak en installant parfois les objectifs au plus près du masque et des supports de caméra mobiles pour les scènes d’action afin de reproduire physiquement la sensation du balancement dans les airs. Cette recherche de sensation donne aux déplacements de Spider-Man une présence concrète et renforce l’immersion dans les scènes de voltige. Ce travail doit aussi beaucoup au coloriste Tom Poole, dont l’expérience sur Euphoria infuse le film d’un goût pour les contrastes marqués, les ombres profondes et une saturation stylisée, sans jamais virer au maniérisme gratuit. Les couleurs deviennent un véritable outil narratif : bleus et rouges plongés dans des tonalités plus sombres, éclairages qui découpent les personnages plutôt que de les éclairer platement. Les scènes nocturnes gagnent une profondeur rarement atteinte dans les précédents films de la saga, et le costume retrouve une force presque graphique. Les chorégraphies misent sur la lisibilité et l’intelligence plutôt que sur la seule puissance brute. Peter observe, improvise, transforme son environnement en arme. Chaque affrontement fonctionne comme un dialogue, où chaque coup porté traduit l’état intérieur du héros. Le montage maintient une énergie constante, avec des transitions rapides et une alternance efficace entre scènes intimes et séquences spectaculaires. Le film ne donne jamais réellement l’impression de s’arrêter, ce qui constitue à la fois sa force et sa limite. Car cette dynamique permanente a un revers. Le film accumule les intrigues secondaires sans toujours leur donner le temps de respirer. La principale faiblesse de Brand New Day est paradoxalement liée à son désir de tout embrasser : la reconstruction de Peter, son deuil, sa relation avec MJ et Ned, l’intégration du Punisher, de Hulk, de Yelena, de nouveaux mystères pour la suite de la saga. Pris séparément, ces éléments sont souvent intéressants. Ensemble, ils créent parfois une impression de dispersion, et le film peine à conserver un axe narratif clair lorsque tout converge dans le dernier acte.

Il est d’autant plus difficile de concilier ces qualités avec le fait que l’antagoniste principal du film ne soit pas vraiment un ennemi de Spider-Man. Cretton et Marvel Studios adoptent une position bancale : faire de ce personnage le pivot stratégique d’une autre franchise, tout en le plaçant au centre du conflit dramatique de Peter. Sa présence prépare clairement la suite du MCU, notamment à travers les indices disséminés sur les manigances du Department of Damage Control, qui semble voir les super-héros moins comme des alliés que comme un problème à régler ou une ressource à exploiter. Cette dimension enrichit le sous-texte politique du film, mais en déplace aussi le centre de gravité : on ne sait jamais tout à fait si l’on assiste à un nouveau chapitre de la vie de Peter Parker ou au prologue déguisé d’un futur projet Marvel. Il reste ainsi discutable de savoir si un film Spider-Man était le meilleur endroit pour installer ces enjeux. Sadie Sink, dont le rôle exact ne peut être dévoilé (bien qu’on se demande à quoi peut servir un tel secret, le personnage n’occupant pas une place centrale dans l’esprit du grand public), livre une performance suffisamment intense pour justifier l’importance qui lui est accordée. Mais son intrigue finit par occuper une place démesurée, et le film glisse du récit intime vers le lancement d’une saga à venir. Spider-Man se retrouve relégué au second plan pendant de longues séquences, au profit de mystères qui élargissent les perspectives du MCU sans nourrir directement les dilemmes fondamentaux du personnage. Cette ambition n’est pas dénuée d’intérêt, mais elle déplace le point de focalisation au pire moment, précisément quand le film aurait dû resserrer son axe principal. Le montage reflète cette tension entre ambition et concentration : il se montre particulièrement efficace lorsqu’il épouse les émotions de Peter, et s’essouffle lorsqu’il faut faire converger toutes les intrigues dans un même mouvement. Certaines idées sont davantage annoncées qu’explorées, d’autres se résolvent trop vite pour justifier leur mise en place. Le rythme en pâtit, surtout dans un premier acte parfois décousu et une fin qui ouvre plus de portes qu’elle n’en referme, au risque d’évoquer la structure encombrée de Spider-Man 3 de Sam Raimi. Ces défauts n’effacent pas toutefois les réussites du film. Brand New Day comprend que la grandeur du personnage ne tient ni à ses pouvoirs ni à sa capacité à sauver New York, mais à sa manière de continuer à aider les autres alors que sa propre vie semble effondrer. Peter n’est pas héroïque parce qu’il ne souffre pas , il l’est parce qu’il souffre et choisit malgré tout de rester fidèle à lui-même.

Conclusion : Brand New Day ouvre visiblement des pistes que Marvel exploitera dans les années à venir, et cette fonction de tremplin explique en grande partie les déséquilibres de son dernier acte. On peut le regretter sans nier ce que le film réussit ailleurs : une vision plus adulte de Peter Parker, un New York filmé comme un véritable personnage, et un tandem improbable Spider-Man et le Punisher qui compte parmi les associations les plus stimulantes de cette phase du MCU. Sans chercher à reproduire la formule de Jon Watts, Cretton signe le film le plus mature et le plus mélancolique de la saga, nourri d’influences qui débordent le seul imaginaire Marvel : néo-polar américain des années 1970, précision du cinéma d’action asiatique, texture du drame. Le pari était délicat : rendre au personnage sa fragilité originelle sans sacrifier l’ampleur du spectacle. Malgré une surcharge scénaristique et un dernier acte trop tourné vers l’avenir, le film s’impose comme l’une des variations les plus sincères consacrées au Tisseur au cinéma.

Ma Note : B+

Un commentaire

  1. Salut Patrice ! Quelle excellente analyse de ce Brand New Day. Tu poses parfaitement le doigt sur ce qui fait le cœur émotionnel du métrage : cette cruauté d’un deuil à sens unique où Peter est le seul gardien de ses souvenirs face à MJ. C’est réjouissant de voir Destin Daniel Cretton privilégier la retenue dramatique et traiter Spider-Man comme une vraie présence physique et tragique, y compris sous le masque.

    Le duo avec le Punisher de Jon Bernthal et ce fameux affrontement tripartite avec Hulk apportent cette énergie purement issue des grandes splash-pages de comics ! En revanche, je te rejoins totalement sur le revers de la médaille : l’intrigue autour de Sadie Sink et les manigances du Damage Control finissent par trop disperser le récit pour préparer le futur du MCU, au détriment du resserrement narratif du dernier acte.

    J’ai moi-même vu le film et ma propre chronique arrive bientôt sur mon blog, on aura l’occasion de prolonger le débat au bout de la toile. Merci pour cette superbe lecture et à très vite !

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